Ananké

 


 

Celle qui ne peut être autrement.

 

Platon projette sur la paroi d’une caverne une ombre qu’il fait prendre à des enchaînés pour la réalité et se plaint, lui Platon, que l’on confonde le monde réel avec des ombres. Il le leur reproche aux enchaînés. Puis il dit, voilà que la projection est la réalité, car les gens sont comme ces enchaînés qui pensent que la réalité est réelle alors qu’elle est fausse. Une ombre. Il déclare ça Platon. Vous êtes comme ces enchaînés dit-il - et l’on fait reproche à ceux-ci d’être enchaînés – qui confondent les ombres avec le concret. Or le réel est faux, dit Platon. Le réel est faux. Le non-projeté est faux. Il déclare ça Platon depuis son aristocratique mépris. Le vrai est faux et ce qui est invisible aux yeux, le monde des idées/ιδέα – ces images, eidolon – est vrai. Autrement dit les images de Platon sont vraies de ce qu’on ne les voit pas et le concret faux de ce qu’on le voit, et qu’on le touche.

Puis Plotin reproche aux sorciers grecs, sorciers populaires et rebouteux, et invocateurs d’esprits et insolents vagabonds en marge de la société bien polie des thaumaturges et théurgues aux belles déclamations rituelles, il reproche aux Goêtes d’évoluer dans le multiple et le divers et le chantourné de la nature dont ils n’essaient pas de faire sens mais de faire autant commerce que pratique et connivence.

Quoi ! s’offusque Plotin, ces gens de la nature et du sauvage mal ordonné encouragent par leurs croyances et pratiques l’idée que le multiple existerait, organiserait ? Alors que c’est l’Un, l’Un seul qui gouverne le monde. Grand danger que de dessiner des talismans aux esprits, ménades, Érinyes, d’offrir des prières aux naïades, néréides, pour soulager le pauvre monde, et les panthères de Dionysos ramenées d’Asie, ou des ours descendus des montagnes thraces où Socrate mangea du champignon. Socrate le Goête.

Quoi ! veut Plotin, le divers, le foisonnant ? Alors que par décret j’ai tout ramené à l’Un, avec Platon aussi. Le noûs, l’Esprit serait répercuté dans les feuilles des chênes sacrés, des cymbales de cuivre pendues aux fontaines cachées ? Au lieu qu’il est – dit Plotin – tout-gouvernant l’Un, tout-dominant l’Un. Goêtes menteurs.

La filiation des goêtes, pour les monistes et les idéalistes qui veulent que le monde soit écrasé par l’Un sans mélange, l’Ombre sans conteste, ce sont les sorciers·ères.

« … faire apparaître comme présents des objets qui ne sont pas vraiment là (1) », reproche encore Platon cette fois. A quelles prestidigitations Platon lui-même est pourtant le plus fort, qui soutient comme impossible le concret, comme réel l’invisible.

Ce qu’on reproche aux sorciers en Grèce ancienne, c’est le populaire, l’affirmation du multiple, aussi de vivre de leur pratique, puisqu’ils (et elles) font commerce de remettre les os, dessiner des protections sur les portes, fabriquer des pharmakon pour guérir les malades. Comme Platon reprochait aux sophistes d’enseigner la philosophie contre argent. L’aristocrate Platon méprise ceux qui vivent de leur pratique. Ce sera le modèle aussi de Saint Augustin : décréter que l’invisible est vrai et les cornes sur la tête des cerfs reprises par les sorciers preuves du diable. Diable qu’il invente de toutes pièces.

Décréter. Que le faux est vrai, l’abscons clair comme de l’eau de roche. S'être préalablement assuré que nous sommes bien du côté du manche, du pouvoir, nous qui n’avons pas besoin d’argent pour vivre, ni de nous salir les mains, blanches, fines. Mains de Saint Augustin qui voit le diable partout dans l’ancien monde; et débusque en tout endroit la méprisable sexualité, jusque dans l’épisode de l’arbre en Eden : où elle n'est pas.

Reprocher au réel d’être réel, au populaire de n’être pas aristoï, au païen de préférer ses arbres qui existent à des Idées qui n’existent pas comme pourrait dire René Char, le multiple qui nous crève les yeux et soutient toute vie par invention constante, à l’unicité de la race, du tapis de bitume qui va, lisse, d’ici à là jusqu’au fond de l’horizon débarrassé des arbres.

Au commencement (et Chaos qui est premier fertile, y fut soumis) : Celle-qui-ne-peut-être-autrement. νάγκη.

Ananké la nécessité, la compulsion à être. Déesse du réel sans cessation de réalité et qui se coule au mitan du Temps qui s’écoule.

Socrate mange des champignons en Thrace pendant son service militaire, est initié au chamanisme dans de balkaniques pénombres aux vallées profondes et froides, et qui moutonnent à l’infini. C'est dans le Ménon notamment.

Au milieu d'une diatribe dans les rues d'Athènes, ou aux repas, il est tout soudain saisi, l’œil fixe au ciel, en plein discours. Et se fige jusqu'au lendemain matin. Son daïmon lui cause. Pénétré de sacré, et enlevé par l’esprit, au milieu de l’agapé. 

Et Platon l’annexe ! en fait son contraire de Raison, Idéal, Ordre sans question, flics partout, une caste pour les gouverner tous. Lui le bigame, le sauvage, le demi-proxénète Socrate, le fou de sensualité, le semi-clochard, le furieux chamane moitié thrace. Lui qui dort aux banquets, trousse les gitons, s’échappe aux ruelles d’Athènes, s’affole d’Alcibiade, se retient d’Alcibiade, fait du chaos une discipline, et n’est pas l’homme qui sépare l’âge du mythe de l’âge de la Raison, mais reste du côté des anciens - Héraclite, Anaximandre, Empédocle-aux-volcans – à côtoyer les principes premiers et de toujours, s’écoulant dans le monde réel. Ce qui de l’Obscur fuse dans les tiges des plantes, gonfle le sexe des cerfs, fait s’ouvrir les vulves que les femmes celtes écartent de tous leurs doigts et frappent aux linteaux des portes –  Sheila-na-Gig. Impérieuse sexualité, insolent orgasme.

Socrate ne saute pas le pas de la philosophie – cette recherche d’une sagesse dont c’est Platon qui dit qu’elle est perdue, alors que c’est lui qui l’a découpée de notre quotidienne expérience. Socrate reste du côté de la sagesse, pas de sa recherche. Il y baigne, comme y baignent les Goêtes. Les mystes, les chevriers maigres, Hipparchie, Diogène. Les sage-femmes, les bandits de montagnes. Entre autres.

Décret. Tour de passe-passe. Le truqueur c’est Platon. Et Plotin, et Paul, Augustin, Irénée.

Décret : cherchons la sagesse selon les modalités que je décrète moi philosophe, dont je dis qu’elle n’est plus, la sagesse. Il te faut la chercher puisque plus rien ne t’appartient. Mais à nous Aristoï. Décret que le réel est faux et l’invisible réel. Décret confiscatoire.

Décréter. Confisquer. 

Décréter. Confisquer. 

Décréter. 

Confisquer.  

Mettre les pieds des femmes dans des étriers qui savent que leurs corps n’ont rien à y faire qu’à y souffrir et que ça n’est pas à l’homme confiscateur, baisers volés, femmes renversées et violées de leur mettre le corps à l’envers, d’écarter les lèvres des vulves de leurs doigts méchants. Sheila na Gig tire la langue de Kali et de Méduse. Ah mais qu’elle te coupe les couilles Philosophe !

Confiscatoire des os ressoudés par le chanteur du village, le gardien de bœufs, la vieille Marie qui sent mauvais mais te soigne ton flux de ventre.

Confiscation du Groenland, des passages de forêts et marées, uranium, confiscation des saumons Yup’ik, des rennes Sami, confiscation pour faire des parcs, et nationaux.

Décréter. Maquillage, passe-passe. Confisquer.

Réprimer.

Goêtes brûlé·es. Mexicain·es enlevé·es. Exilé-es exilé-es. Miséreux déportés. Noir·es au coton et convaincu·es, obligé·es d’aimer le Christ jamais décroché. Encore puni, saignant des cinq plaies. Encore, encore, encore.

Les esclaves d’aujourd’hui dont l’horizon est réduit au monde du maître. Celui de l’ombre qui est prise pour la réalité et la réalité convaincue qu’elle est fausse.

Pourtant : la molène, l’herbe-à-Robert et la dent-de-lion, l’aulne, la furtive belette, et l'attentive corneille, le schiste jaune, le grès dans sa force et l’aplomb du frêne.

L’aplomb du frêne.

Notre fanal de mesure.

 

 

1. Mathew Dickie - Magic and magicians in the Greco-Roman world. 2001 

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