Les voix de celles qui n'en ont plus

 

 


Le système Epstein vise le chantage, le trafic d'influence, l'emprise. Ce but est premier par rapport à l'exploitation, l'avilissement, la destruction de la vie de milliers de femmes, qui est second. Epstein n'est pas une incidente du pouvoir. Il en est le cœur.

 

Des excuses.

Le prince de ceci, la duchesse de cela, le ministre du truc, et le secrétaire d'état au machin...

Présentent.

Ils et elles présentent des excuses. Comme on présente un bilan, un JT, un enfant sur les fonts baptismaux.

Présentent.

Ils et elles les présentent "aux femmes et aux filles", dit une ci-devant norvégienne.

Et ils regrettent, et elles s'en veulent.

Et les victimes sont brisées, mortes, honteuses de la honte qui ne part jamais, devenues folles peut-être, répudiées, rejetées. Brisées donc. Suicidées. Peut-être auto-mutilées de honte. La honte ça peut occuper toute une vie..

Des excuses. Et pour les princes et les princesses, les ministres et les journalistes, les "puissances-qui-sont" comme on dit en anglais, c'est un cahot sur la route. Pas de quoi les empêcher d'être invité-es ici ou là à tenir une conférence et recevoir des jetons de présence. A peine devront-ils, et elles se faire plus discrets. Qu'importe, la Lincoln, la Lexus, la BMW série 5 a des vitres teintées et le chauffeur fera écran. C'est son job. Un serviteur dédié à cela, l'écran, comme ces milliers (milliers !) de femmes ont servi. A ça.

Pas seulement de divertissement, d'encanaillement passager ou de franche pratique sadique prolongée, devenue accoutumance, et même : manière de vivre - the Epstein way of life - faite de la dégradation des femmes et de jeunes filles.

Ça aura servi de système planétaire, ramifié, sophistiqué de chantage, d'extorsion. Servi à asservir. Les femmes par centaines, et semble-t-il, par milliers. Mais asservir ceux et celles qui aujourd'hui, soulagé-es que le salopard immonde et mondial soit opportunément mort en prison, les tenir par les couilles entre autres, le fric, leurs appétits, la découverte de ce que c'est que d'avoir du pouvoir "sur", au-delà encore de l'exercice politique. Au-delà du pot de vin, de la prébende, du salaire ou de la voiture avec chauffeur et vitres teintées. Pouvoir sur des corps. Qui sont non seulement des êtres ravalés à n'être que des corps, mais dont la terreur et l'avilissement constituent la marque du "pouvoir sur", et signe l'exception que forment ces ministres, princes et princesses, businessmen et influencers parmi l'espèce humaine. Naître non seulement au fantasme mais naître au crime possible. Et impunément.

Epstein a conçu un réseau d'influence, de corruption et de chantage "au moyen" d'un système de rabattage, de traque, d'exploitation de femmes et filles. Pas le contraire. Le chantage n'est pas incident.

Et puis j'insiste sur la présence de femmes de pouvoir, ou en accompagnement du pouvoir masculin dévoilées par les documents Epstein. Parce que oui il y a des femmes dans les tablettes Epstein qui ont trempé dans l'exploitation des corps de filles et de femmes, joui de leur soumission et humiliation et brisé leurs vies. C'est dire que toutes les possibilités de distinguer le mal qu'on fait ou le bien qu'on fait, toute empathie pour dire un mot à la mode, est réduit dans le grand chaudron de l'ogritude.

L'exploitation des corps et des vies, et profité.

Profité.

Parce que le terme final est celui-là. Comment j'arrive là où je suis sinon en me soumettant aussi à l'ignoble, et en soumettant quelqu'un d'autre à l'ignoble.

Échange d'ignobles procédés. Il s'agit de profiter : devenir président d'un pays, à la tête d'une boîte mondiale.

Nos corps sont leur profit, la marche sur laquelle ils s'appuient, l'argent qu'ils extraient de nos forces, jusqu'à l'idée qu'ils puisent née de nos efforts.

Ce sont des ogres au sens le plus fort. Et des ogresses. Et l'emprise n'est pas une forme familiale. Elle est la voie du monde, son moyen et sa ressource. Et nos corps ne sont rien, même s'ils sont tout. Parce que l'emprise traque et possède, exploite et rejette, jouit de tout ce qui peut sourdre d'un corps qu'on aura pressé jusqu'à l'âme.

Et nous laissons nos enfants à ces monstres.

Nos sociétés à ces monstres, nos musées où se promènent nos enfants : à ces ogres.

Nous regardons partir la femme ou le mari à l'usine qui l'avale corps et âme. A la sinistre trendy fashionable grisaille des bureaux et des aéroports. Dans les internationales coursives où je voyais à Riyadh ou Doha, à chaque jours des dizaines de bengalis, népalais, attendre à la douane, assis-es à même le sol qu'on les distribue sur des échafaudages où cuire à 50°, ou des maisonnées où faire la servante et l'esclave sexuelle.

Et nous écrivons des livres sur Sade dont nous faisons théorie en insistant bien sûr sur le caractère strictement littéraire. N'est-ce pas ? Littéraire. On tue et le reste n'est que littérature.

<<Je veux profiter de cette occasion pour présenter de nouveau mes excuses aux femmes et aux filles dont la voix aurait dû être entendue depuis longtemps >>. S'excuse le ci-devant frère du roi d'Angleterre Mountbatten-Windsor. Andrew de son petit nom.

Leurs voix. Maintenant que les esprits, les corps sont détruits. On s'inquiète un peu de leurs voix.

La voix de Lang, Jack, pour protéger Woody, Alan, le grand ami d'Epstein, Jeffrey.

Pourvu qu'elles ne soient pas trop fortes ces voix.

Jules Supervielle avait cette phrase : "ce sont les voix de ceux qui n'en ont pas encore et quémandent un nom pour aller de l'avant". Je cite de mémoire.

Ces voix n'ont pas de nom. Ces milliers de femmes n'ont pas de nom, car après les crimes révélés c'est encore d'Epstein qu'il est question, des puissants et des riches, des bourreaux et des héros du capitalisme.

Ces femmes repartiront en arrière sans que leurs noms n'existent jamais.

On se souvient de Gilles de Rais, Pair du royaume et maréchal de France. Connaît-on seulement les deux cents enfants des villages et ds campagnes qu'il a violés-massacrés. Impuni Barbe-bleue.

 


Parce qu'il ne s'agit pas d'un fait divers.
Il s'agit de la manière dont les choses fonctionnent sous le régime de la banalisation de la soif de pouvoir.
Et j'insiste encore : nous ne sommes que des choses, qui permettent à quelques-un-es de développer du pouvoir.
L'abus des corps, le viol, le crime impuni... ne sont pas des à-côtés rendus possibles par le pouvoir, il s'agit la modalité du pouvoir. Le pouvoir c'est du viol, de l'exploitation, de l'abus des corps. Il est jouissance de lui-même. Quand ces gens de pouvoir abusent d'un corps, d'un pays, d'une position ils consomment du pouvoir. Ils se gargarisent, avalent, se nourrissent de pouvoir.
Le but du pouvoir est d'en user.
Le rabattage de jeunes filles à livrer à des salopards : une petite annonce dans un journal pour du travail en usine. Une annonce Linkedin, un coup de fil par un chasseur de tête. Bien sûr il y a un degré, une intensité, qui sont différents. Mais s'agit-il d'autre chose ? S'agit-il d'autre chose quand le manager jouit d'humilier un-e employé-e et le fait en public et se délecte visiblement ?
Est-ce si différent le chantage au chômage, à la perte d'emploi, ou rappeler à l'employé-e qu'il ou elle a des enfants à charge...
Menace, terreur, humiliation. Harcèlement. Rabattage.
Dans un grand cabinet parisien j'ai vu le coursier renseigner les "partners" des filles célibataires, ou fragiles. Vu sa tête de fouine fouiner dans les bureaux et organiser des traquenards pour les jeunes consultantes. Jusqu'à ce que je lui signifie la rencontre de son visage avec l'angle de la photocopieuse.
Quelles différences, sinon l'ampleur, sinon la légalité du travail exploité, de la menace autorisée par le code du travail et d'un système qui sait surtout fermer les yeux, protéger les siens et virer les fâcheux.
La prédation impunie n'est pas un à-côté du pouvoir. Elle en est, je le répète, la modalité. L'emprise et le chantage sont des modalités, des manières de faire, pas une incidence malheureuse.
Il faut cesser de se laisser raconter les histoires par leur envers.

 

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