Mettons de côté le message de la Torah à l’intention de la société qu’elle veut fonder, qui est tout de violence et de soumission attendue, de courber l’échine d’un peuple (l’humanité) qui a la nuque roide, et d’y plier - c’est le projet – toute l’humanité. Autrement dit, mettons de côté le projet dominateur et patriarcal, absolutiste de la Torah qui est évident et qui est d’une horreur sans appel, pour nous occuper de ce que ce peuple rétif en a fait.
Contournant, tordant, et surtout interprétant, parce qu’en l’occurrence l’interprétation était nécessaire à la survie des âmes et des corps pris dans cette violence. Chantournant, isolant ou rassemblant des fragments épars, parfois distants dans le texte, raccommodant et mettant dans la bouche de Dieu du sous-texte, des secrets, des tournures des lettres et des espaces qui y sont ou qui n’y sont pas : ce sont des kabbalistes, de doctes rabbins, de francs magiciens pas moins hâbleurs que des arracheurs de dents, des analystes rigoureux et des saints exaltés, à barbes folles ; des femmes réduites peut-être aux fourneaux, aux marmots, ou au contraire échappées des foyers trop masculins, qui à façonner des amulettes, qui à assembler des herbes et poudres à djinn ; des auteurs au visage en lame de couteau, explorateurs de recoins et d’angles obtus, et interprètes des effondrements, des couteaux… ce sont des masses de femmes et d’hommes qui ont expliqué à leurs enfants, leurs élèves, leurs voisins de débauche ou d’épuisements que non, Dieu ne veut pas ce qui est dit dans le texte tout de violence et de bombardements de villes à détruire, et d’interdictions. Que nous, nous savons bien ce qu’il veut, parfois mieux que Lui et que la vie n’est pas une périssoire mais une possibilité de joie, menue, immense ou secrète. Et que nous avons notre part à la Création qui doit être corrigée, conduite, extraite de son secret dessein.
Car expliquer que Dieu arme le geste d’Abraham pour tuer son fils et que celui-ci obéit, il fallait en désamorcer l’horreur, ou le meurtre des premiers-nés des Égyptiens, les caprices menant à détruire Sodome et Gomorrhe. Il fallait trouver le moyen d’en détourner l’absurde sadisme pour en trouver d’autres sens, aptes à nous laisser l’existence encore possible. Détournement, tendresse, raidissement des nuques aux diktats de Dieu.
Le judaïsme aura mis tous ses efforts, jusqu’à la création de l’État d’Israël, à négocier avec son texte fondateur la possibilité d’une existence digne, adoucie par rapport au programme initial, libérée de la soumission et de l’obligation. La loi discutée, disputée. Une herméneutique pour survivre aux fanatiques et aux bourreaux en son sein même, à la folie froide et calme de la Loi.
Et à chaque jour, talmudiste ou kabbaliste, la mère à ses enfants, le grand-père aux petits, l’épicier à son client, la magicienne à la femme inquiète ou à l’homme impotent d’expliquer que non ! Dieu ce qu’il a voulu dire ici c’est ceci, ou c’est cela, et de discuter sans fin. Et sans crainte de se contredire d’un jour à l’autre.
Puis, avec l’État d’Israël, la vie cesse, et s’interrompt ce que l’Exil avait organisé de désordre et variance, de particularités yéménites, polonaises ou provençales. Des fécondités, des manières d’habiter parmi les nations parfois hostiles.
Avec Israël, la victime devient un modèle, le regard se centre tout entier sur une seule source, et toute pensée, oui, toute pensée est interdite. Je ne parle pas de l’interdiction de critiquer Israël ou le sionisme, ou de se voir empêcher d’aller par des chemins de traverse pour dire autrement le judaïsme. Je veux dire toute pensée. Celle qui concerne le judaïsme autant que n’importe quelle autre thématique.
Parce que la manière dont s’était positionné le judaïsme, je veux dire le monde juif et non la religion ou la culture, de son propre chef et fort consciemment, c’était comme laboratoire, projection, métaphore de l’humanité en général. Peu importait à tous ces talmudistes, kabbalistes, poètes ou mères de famille que le monde s’en contrefichât, l’Exil était un état, une station existentielle, un rôle à tenir, une mission à honorer, pour le monde comme réalité et comme promesse non encore accomplie. Plus encore, l’Exil était une plateforme. Et qui était le lot de toute la planète, quand bien même les Goyim l’ignoraient. Et pour les juifs·ves, il fallait prendre en charge le monde au titre que « nous on sait mieux ». S’il arrivait des massacres, les juifs·ves ne se vivaient pas comme victimes pour autant, comme si victime était un état. Mais comme des acteurs cosmiques autant que comme épiciers, sage-femmes, cochers, chantres de synagogue ou maroquiniers, habitants de Worms, Paris, Carpentras, Cracovie.
Victime, c’est une situation. Un événement. Une étape dans une trajectoire. Et toute personne qui l’a été veut en sortir, même confusément, même parfois sans le savoir ou par le déni, comme certains traumas le montrent. Victime, ça n’est pas un état, pas une fonction. Pas une fierté.
Pourtant c’est avec un orgueil souvent hargneux qu’on flanque au visage de l’interlocuteur la qualité désormais héréditaire de victime. Et sur ce statut qui voudrait devenir autant ontologique que génétique, on bâtit des rampes de missiles pour détruire, conquérir au nom de la victime qu’on fut, là où les victimes qui furent ne rêvaient que de se relancer, que de vivre et de proclamer que la vie est supérieure.
Israël est une affirmation de mort.
Je ne dis pas que celles et ceux qui ont réellement vécu la Shoah n’avaient pas « le droit » d’en délirer la promesse. Même si « le droit » n’a rien à voir dans la panoplie des émotions des survivants.
Mais en sous-main Israël fut aussi la manipulation des hordes hâves et terrorisées venues des camps, pour consolider le délire nationaliste conçu au début du 20e siècle. Puis il y eut les campagnes de retape pour peupler le territoire contre les arabes palestiniens en débauchant les juifs d’Afrique du Nord, des Amériques et du Moyen orient. Campagnes qui produisirent autant de rancœur et de déception chez les juifs venus du Maroc, d’Iran, de Russie qu’elles suscitèrent de déni hargneux. Ces mêmes populations, accueillies par un racisme désolant hiérarchisant les juifs depuis les Allemands Ashkénazes jusqu’aux falashas d’Afrique usèrent de plusieurs stratagèmes pour faire pièce de leur déception.
Pour certain·es ce fut un nouvel arrachement. On ira vivre ailleurs qu’ici.
Pour d’autres la conservation de la double ou triple nationalité. On ne sait jamais.
Pour d’autres enfin, nombreux·euses, on rivalisa de nationalisme, et c’est souvent parmi les juifs marocains ou tunisiens francophones qu’on rencontre les discours les plus violemment sionistes, les plus racistes.
Victime c’est aussi l’héritage de l’époque du point de bascule des années 70/80. Où l’on passe du paradigme de la révolution, de l’utopie à construire, de la résistance à celui de l’aménagement de ses sentiments et de ses convictions avec le milieu ambiant, libéral, universaliste.
Israël est une affirmation de mort, pointe empoisonnée d’une lance[1] qui est l’occident, qui la brandit avec toute la force de son nihilisme. Nihilisme d’occupation, nihilisme de saturation des sols et des âmes. Le nihilisme qui veut précipiter la fin de l’Histoire, détruire, aplanir la vie d’ici au fond de l’horizon, messianisme de destruction.
Rappelons que le messianisme juif est une impossibilité. Ce modèle d’une attente éternellement reconduite est un secret de polichinelle, pour les juifs. Le Messie ne viendra pas. Il n’est même pas question qu’il vienne jamais. Il est attente et la vie s’y place comme action conduite au creux de cette attente.
Pour le monde chrétien, ou l’islam qui en est issu, l’humanité est sauvée et c’est la fin qu’on attend. Le messie est déjà venu. La Révélation, ἀποκάλυψις, ne fait que valider la séparation des gentils et des méchants. Récompense, saturation, uniforme et étale indifférenciation de l’existence pour les siècles des siècles.
Notre héritage idéologique est évidemment issu aussi du judaïsme. Mais notre idée de l’espace et du temps, des finalités, est celle de l’Apocalypse.
Comment s’étonner qu’Israël forme la pointe de la lance, et que la main protestante de Trump la brandisse, tandis que trépigne Macron prompt à rappeler les racines chrétiennes de la France, qui veut en être, comme les autres, tous les autres, les champions du libéralisme ? Cette idée qu’il existe des fins dernières, un endroit où faire aboutir son geste, totalité, absoluité, terre enfin plate, extinction des sentiments, indifférence des relations, sur fond de musique d’ascenseur.
Il faut bien des symboles. Raisonner par symboles c’est vouloir la réunion (symbolon[2] en grec) de ce qui fut séparé.
Mes mythes c’est moi qui les choisis, établis par des symboles et des images qui en forment les tenons et les mortaises. Ferment de créativité, de reconduction infinie des possibles. L’histoire ne se finit jamais. Pourvu qu’on se choisisse les idées qui seront aptes à fomenter du multiple et du continu. Le contraire, je le répète sans arrêt, de l’essentialisme.
Israël est un échec et un symbole d’échec et une promesse d’échec pour ceux qui en ont fait un instrument, une arme, un coin enfoncé dans l’avenir.
L’avenir ?
Photo extraite de la pièce (et film) Der Dyybuk mise en scène par le Gesher Theater (d'après le film de Michal Waszinski 1937)
[1] Tsahal : fer de lance
[2] Rappelons que le contraire de symbole, c’est diabole, diable, ce qui sépare


Commentaires
Enregistrer un commentaire