Parler d'art comme un cul

 
 
Cette scène est consternante (cf. aussi les deux captures d'écran infra).
Il me semble qu’elle est consternante sans question. C’est-à-dire « en soi », et non « par rapport à » autre chose.
Consternante, c’est-à-dire qui nous fait, d’une certaine manière, mal. Pas forcément une douleur atroce, ou une douleur sourde. Mais elle est affligeante, on en ressent de l’affliction. Esthétique ? Peut-être pas. Morale ? Hors-sujet. Alors quoi ?
Elle est consternante à plusieurs titres. Mais qui tous convergent dans la question de l’art.
Il est difficile d’être péremptoire sur cette question de l’art. Enfin, sur les questions que pose l’art.
Au premier rang de celles-ci, il y a celle du propos de l’art. Et même s’il est difficile là encore de dire quoi que ce soit de définitif, on peut quand même approcher son propos au moyen de son apparition dans l’expérience humaine. Dans l’existence de l’espèce. Et d’observer que la soudaine action d’orner un corps, vivant ou mort, un lieu de vie, un outil auquel se rajoutent des traits, des incisions, des chantournements sans lien avec l’utilité ou l’ergonomie strictes, révèlent qu’une fulgurance a lieu, un événement cognitif-émotionnel a lieu en nous qui nous pousse : d’abord à « reproduire » une scène vue, un objet vu, ensuite à lui « rajouter » (ou lui abstraire, ce qui est pareil) des éléments, des signes qui déterminent cette « fabrication » simultanément comme différente du réel et comme captation du réel. Enfin, on effectue une mise en forme répondant, selon des lois que je trouve incompréhensibles, à un plaisir qu’on aura à contempler l’objet une fois finalisé. Et ce plaisir est incompréhensible parce qu’il est produit par de la symétrie autant que de la dissymétrie, de l’analogie autant que par du symbole, de l’exactitude autant que par le goût individuel de la personne qui fabrique. Et dans son goût, il y aura autant peut-être d’individualité originale, de singularité, que de continuité d’une esthétique collective.
Représenter ce qui est extérieur, transformer, inscrire une satisfaction, un plaisir, et effectuer tout cela simultanément dans le domaine du collectif et dans le domaine du singulier.
Autrement dit, l’acte artistique n’est pas autonome. Il n’est pas extérieur à l’humaine expérience mais procède autant de projections biologiques que de codes sociaux, que de ruptures singulières d’avec les deux précédentes.
L’art n’est pas autonome encore parce que le souci, ou la pulsion esthétique se surajoute à l’utilité, l’ergonomie. On va profiter du pli, de la courbure, du tranchant, du poids etc d’un objet pour accompagner ces éléments nécessaires à son emploi pour lui additionner des éléments symboliques (généralement liés aux codes du collectif) et des éléments où le plaisir du fabricant peuvent s’observer : un soin, un prolongement, une interprétation sans doute du code collectif.
Autrement dit, et c’est Claude Levi-Strauss qui l’avait observé sur une massue d’une nation du nord-ouest étasunien, utilité (ergonomie), dimension magique/efficacité symbolique et goût individuel, plaisir individuel sont strictement liés. L’art existe à la condition que ses trois dimensions trouvent à s’agréger. Peut-être y en a-t-il d'autres. C'est pour dire que les conditions de l'art sont forcément complexes, intriquées.
Jusqu’au 18eme siècle disons (en occident) l’expression et la production artistique n’existent pas en dehors d’une utilité, d’un besoin social, et c’est à l’intérieur de cette utilité sociale que la singularité trouve à s’exprimer. La tension entre utilité, société et expression individuelle entraîne les techniques, les regards, les intelligences, les sensibilités à se porter plus loin. Ou peut-être pas plus loin, mais ailleurs.
Et quand je dis « utilité » je ne veux pas parler de pur pragmatisme : une église n’est en rien « utile » sauf dans un contexte donné, pour y effectuer des opérations données pensées comme indispensables dans une société donnée. On y retrouvera les exigences techniques, esthétiques sociales et l’expression singulière.
On ne peut pas séparer la Pieta de Michel Ange de la raison pour laquelle elle fut commandée : exprimer un concept religieux inséparable d’une expression sociale totale et trouvant sa place parmi d’autres concepts religieux-sociaux pour former cette totalité et y accomplir quelque chose : inspirer de l’intériorité, des émotions codées dans la société italienne du XVIe siècle, affirmer l’autorité du système de domination, mais aussi satisfaire l’artiste (plutôt l’artisan encore à cette époque) qui part d’une genre codé pour s’en extraire, ou le prolonger. Et ainsi de suite.
Jusqu’à ce 18eme siècle, et sûrement encore après, l’art n’est pas autonome. Qu’on décore une église, qu’on fasse le portrait d’une personne ou qu’on illustre une scène paysanne, l’art n’a pas la volonté d’échapper à ses contingences. Et l’originalité, les ruptures ne peuvent se faire que par rapport à une demande, une histoire sociale, symbolique, magique, technique etc.
Au 19e siècle et jusqu’au 20e naissant, si l’artiste devient un artiste et non plus un artisan évoluant au sein d’un atelier, c’est-à-dire un ouvrier éventuellement reconnu et admiré, son art ne cesse pas de se considérer au regard de la société.
L’impressionnisme par exemple, accompagne les fumées d’usine comme il tente aussi de leur échapper, et d’échapper à l’étouffement bourgeois en sortant dans les champs, en explorant des populations qu’on n’avait pas représentées, ou peu, en explorant de nouvelles terres, fussent-elles coloniales.
Mais le dialogue n’est pas rompu entre technique, société et expression individuelle toujours corrélées comme un tout, pas plus qu’entre les pulsions de représentation et de transformation.
Dada, expressionnisme, surréalisme naissant ne veulent pas plus s’affranchir de la vie réelle dans ses dimensions sociales et individuelles, mais prennent sur eux pour apostropher la société et la personne.
L’art n’est toujours pas autonome, et il n’y a aucune raison, création humaines sociale, individuelle, magique, qu’il le soit.
Jusqu’à ce que nous produisions l’idée que toutes nos productions se doivent d’être autonomes, décorrélées, atomisées comme si la cuisine ne servait pas à nourrir, la peinture à représenter, les livres à raconter ou expliquer, les films à dire, provoquer ou faire ressentir etc. C’est-à-dire, comme si ce que nous produisons n’avait plus à être en lien avec ce que nous sommes, ce que nous faisons qui nous est indispensable (la beauté est indispensable), ce qui est nécessaire aussi à la projection vers le futur.
Reste une pure « présentation » (et non plus représentation) ou une minable diversion. Ou un divertissement. Les deux mots disent la même chose.
Autrement dit : de la pure (j’insiste sur ce vocable atroce) originalité, ou, donc, du divertissement.
C’est-à-dire, les modes d’expression du capitalisme dans sa phase actuelle.
Pour celui-ci la décorrélation est indispensable entre l’humain et son expression-production liée au complexe société/émotion/esthétique. Parce qu’il est un système de domination absolu, il ne peut même plus composer avec l’expression artistique telle qu’elle était produite par des sociétés ou des époques données. Où celles-ci sécrétaient des formes qui lui ressemblaient et assuraient à la fois l’expression, la domination (évidemment), mais aussi la cohésion, la possibilité de la singularité.
Non, il lui faut atomiser tout ce que nous produisons, réalisons, au titre de la liberté, ou de la puissance, ou de la jouissance sans entrave, etc.
Sur ce sujet tout a déjà été dit.
En réalité si le capitalisme dans sa forme actuelle autonomise toutes les expressions humaines, c’est parce qu’il est lui-même une forme d’expression autonome, sans lien, avec la vie humaine (ou autre). Il est à lui-même sa propre raison et c’est presque par accident pourrait-on penser, que la vie se trouve sous lui, enveloppée, englobée, embarquée.
L’art est ce qui tient ensemble la réalité, la société (quel que soit son style, sa pensée, son système) et les singularités. Parce que nous ne savons pas ne pas harmoniser ces trois dimensions.
Comment s’étonner alors de cette publicité pour une galerie d’art contemporain ? On ne peut même pas en parler sous l’angle de la vulgarité, d'un degré Hanouna de l’art, de son esthétique, de son impact politique ou de sa charge révolutionnaire. On ne peut que rester muet parce que nous nous trouvons face à quelque chose qui n’est pas du domaine artistique. Et quel que soit notre formation, parce que nous sommes humains et que l’art est une quasi-fonctionnalité de l’espèce, nous savons reconnaître que nous sommes face à un objet artistique, à une dimension artistique d’un objet, même quand il nous dérange ou nous agace.
Là en revanche, nous restons muets parce que malgré le contexte sémantique – galerie, art, artiste… - qui affirme qu'on est en présence d'une expression artistique, nous ne reconnaissons rien. Comme de se trouver devant une langue où rien n’est commun.
L’abstraction n’a rien à faire avec le problème. Nous pouvons absolument être émus, étonnés, interrogés par l’abstraction. Qui commence dès l’art pariétal (les formes géométriques qui se glissent entre les animaux et même ceux-ci, stylisés).
Ça n’est donc pas la qualité « abstraite » qui pose problème. D’ailleurs il n’y a rien d’abstrait dans ces corps rendus volontairement laids.
C’est le degré Hanouna : vendre et quoi qu’on dira, fera, sans rapport avec le réel, sans respect ou même sans lien avec les êtres humains qui sont là : vendre, agiter, créer des occasions de mouvement justifié uniquement par lui-même : mouvement. Buzz : le bruit de l’abeille qui s’active, mais à quoi ?
Il n’y a même pas, malgré le corps nu, d’érotisation dans cette scène. Érotisation qui permettrait au moins d’imaginer un désir, une pulsion, de l’affect et donc un rapport au monde. Quatre personnes, mâles, en slips kangourous dont l’un agite les fesses pudiquement floutées. Une contre-érotisation qui par le floutage dit encore : conformité avec le vendable.
Tout ici aussi a déjà été dit. Par Debord notamment. Le spectacle se suffit à lui-même. Et encore, il peut montrer n’importe quoi. Il est autonome et se consomme lui-même puisqu’il est désormais tout. Autonome. Dont nous sommes des morceaux dont les moyens de nous relier au monde, aux autres, à la vie, ont été amputés, ridiculisés, oubliés.
Les sociétés nous amputent de nos singularités et c’est longtemps contre elles que nous tentions, par l’art justement, d’exprimer la singularité.
Puis les États nous amputent de nos sociétés, There is no such thing as society (disait Thatcher), au moyen desquelles nous pouvions nous exprimer par adhésion ou par contestation, prolongement : tensions créatives.
Le capitalisme dans son mode actuel a réduit les États à des courroies de transmission/usines de transformation dont il sort des machins, des trucs. Certains sont des films, d’autres des boîtes de conserves, d’autres de colliers pour chien avec GPS, d’autres des réfugiés dans des camps, d’autres des messages de compassion pour ces réfugiés, d’autres des publicités pour des mutuelles avec des personnages IA, d’autres des célèb’ montant sur
un yacht, d’autres un gosse qui se fait tuer par la police, d’autres un discours par un photographe connu disant qu’il faut sauver l’Amazonie, d’autres une pub pour une galerie d’art.
Le capitalisme dans son mode actuel est une chose autonome qui produit des choses autonomes dont nous sommes – il pulse encore des émotions et des relations en nous – des moments et des moyens d’une machine qui est à elle-même sa propre raison.
 

 

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