Nirgends
Un conte politique par Thomas Perino
(et son commentaire)
<< Nirgends
est une petite ville semblable à beaucoup d’autres en apparence. Une
ville moyenne selon des critères démographiques et sociologiques. Une
ville en tout point semblable à n’importe quelle commune du pays si ce
n’est peut-être par son isolement géographique. Ça n’est pas que son
accès en soit difficile, au contraire. On peut facilement s’y rendre par
la route et, aux heures de pointes, on trouve même un train qui s’y
rend à peu près toutes les heures. Simplement Nirgends ne se trouve à
proximité d’aucun point notable sur la carte. Isolée de la mer et de la
montagne comme de la forêt, aucun fleuve ne passe auprès d’elle. De
même, elle ne jouxte aucune ville d’importance et ne semble se situer
auprès d’aucun site ou monument qui vaille la peine de s’y arrêter. On
n’y trouve aucune spécialité locale, qu’elle soit d’ordre culinaire ou
autre. À vrai dire, je serais bien en peine de vous dire dans quel
département, ni même dans quelle région se trouve Nirgends.
Et
pourtant il y a bien une spécificité, une petite étrangeté qui fait de
cet endroit une ville tout à fait à part. Il y a bien un maire, sans
étiquette, qui est systématiquement réélu à Nirgends, mais en dehors des
élections municipales personne dans la commune n’a été voter depuis
plus de vingt ans. C’est à dire PERSONNE sur l’ensemble des 12800
habitants. Que ce soit aux élections régionales, européennes ou même (ce
qui semble aberrant !) aux présidentielles. Personne, en dehors
évidemment des assesseurs qui eux même n’ont même pas profité d’être
présents sur place pour aller glisser un bulletin dans l’urne, n’a
jamais mis les pieds dans un bureau de vote.
Il y a quelque temps cependant, cette situation a commencé à émouvoir
l’opinion publique. On a dépêché sur place des journalistes et des
équipes de télévision. Quelques hommes politiques, inquiets du péril,
certes symbolique, dans lequel ces citoyens récalcitrants mettaient la
démocratie ont décidé de s’y rendre à leur tour, sous l’oeil des
caméras. Grand mal leur en prit! Les habitants de Nirgends, furieux
d’être ainsi dérangés dans leur habituelle tranquillité les chassèrent à
coups de pierres, de bâtons et d’insultes en tous genre. On s’indigna
d’avantage, on parla d’envoyer la police, l’armée, pour mater ces
sauvages. Il fut question que le président lui-même prit la parole à
cette occasion lors d’une allocution télévisée. Mais, finalement, on
jugea plus sage de ne rien faire du tout. Le lamentable exemple de
Nirgends ne pouvait qu’encourager les mauvais esprits, souffler sur les
braises de la contestation qui n’avait pas franchement besoin de ça en
ce moment. Alors on décida de renvoyer Nirgends à son isolement.
Cependant,
depuis quelques années, des sociologues ont commencé à se pencher sur
le cas des habitants de Nirgends et sur leur curieuse absence de vie
démocratique. On a fait auprès d’eux toutes sortes de sondages
d’opinions et de popularité des principaux personnages de la vie
publique. Ils semblerait que, malgré l’isolement, ces derniers soit
aussi bien connus là-bas que dans le reste du pays. Un ami, plus porté
que moi sur les questions politiques, m’expliquait récemment que, depuis
la forte montée de l’abstention, les instituts de sondage
s’intéressent de très près aux habitants de Nirgends. Pour les
présidentielles, ils testeraient là-bas le profil de tout un tas de
personnages encore totalement inconnus en politique. Il semblerait en
effet qu’un inconnu pourrait recueillir là-bas tous les suffrages. Car
les habitants de la ville pourraient très bien, à cette occasion,
oublier de ne pas aller voter pour lui. >>
Un commentaire de ce conte :
En voilà une belle histoire. Intelligente. Presque une parabole.
Ce qui est intéressant je trouve
dans cette fable c'est que le "peuple" de Nirgends n'est pas stigmatisé
comme votant ou ne votant pas. Son abstention est un reflet de ce qui
l'entoure et non un reproche de ne pas "s'intéresser, "participer", etc.
Il y a quelque chose de kafkaïen en ce que personne n'est
responsable, et personne n'est vraiment actif. L'engourdissement est
plutôt généralisé. La position narrative est totalement dénuée de volonté de moraliser. Une observation.
Comme dans Kafka, il s'agit d'une situation héritée d'un passé imprécis, mais convenu.
J'y
vois le résultat d'une vie sociale réduite à une convocation
périodique, mais interdite d'existence le reste du temps.
Interdite
d'existence sous forme de spontanéité, de réunions, rassemblements, rencontres qui se font quand
c'est nécessaire, selon une envie, une nécessité, voire une
ritualisation dans laquelle il y aurait du plaisir à se retrouver,
refaire des gestes.
Au
lieu de quoi, nous sommes interdits, de facto, de société. Non pas d'une
présence permanente de l’État et de ses manifestations obligatoires
depuis la consommation jusqu'à la répression. Mais de société.
La
convocation périodique pour aller voter est la seule trace qui reste d'actualisation sociale, mais
factice, obligatoire encore une fois, puisqu'il s'agit d'un "devoir", et
qu'à défaut d'aller voter, on sera quand même stigmatisé sous l'espèce
d'une morale qui n'est pas sociale, et nous échappe totalement. Puisqu'elle émane
d'ailleurs : de l’État. Une entité qui est efficace pour nous faire mal,
mais qui pour le reste fuit de la réalité.
Comment s'étonner que ne demeure qu'un faux-semblant, même pas un rituel vidé ?
Plus
encore, cette fable de Thomas Perino montre que la
société rendue absente, "congédiée" dans sa réalité, alors qu'elle est
par ailleurs "convoquée" pour reproduire l'existence floue de l’État,
n'est plus même un prétexte à justifier cette existence floue. Mais
qu'elle montre que l’État est une chose autonome qui se passe de la
société qu'il recouvre. D'ailleurs la recouvre-t-il ? Ou bien
n'aurait-il pas plutôt effacé toute autre réalité, y compris celle de la
nature au nom de laquelle il prend des décisions et agit, de la
planète sur laquelle il lance travaux et transformations ? Naurait-il pas tout effacé du fait même d'être au monde dont il remplace chaque moment
existentiel par un dispositif - obstétrique, éducatif, répressif,
commercial, productif, récréatif, mortuaire, législatif, administratif, militaire... ?
Peut-on
même encore parler d’État quand il s'agit d'une entente - tacite, qui
n'a pas besoin d'être dite, et même à peine pensée - d'une action continue,
sans question et sans mots d'ordre réels sur l'occupation totale de
l'existence ?
De quoi faut-il parler si l’État immédiat, celui qui recouvre un territoire, parle au nom d'une langue, décide à la place d'une population, se déploie à la place d'une société, dépasse désormais ces frontières, langues, sociétés, histoires ?
Thomas Perino est illustrateur, graveur, un artiste qui a créé notamment (mais pas seulement, loin de là !) un tarot grand format extraordinaire qui revisite l'esprit et la forme des premiers tarots de la Renaissance. Il l'a réalisé avec la complicité des éditions Le Feu Sacré et de Pacôme Thiellement.
Je le remercie chaleureusement d'avoir consenti à reproduire son conte Nirgends.


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