Photo Vidal C. Photography, tous droits réservés
L'existence
n'a pas de sens : ni signification grandiose, ni direction finale et
glorieuse. Si nous en prenions conscience et l'admettions, il y aurait
moins de morale et plus d'éthique. Moins de bandits qui se font passer
pour des prophètes et plus de circonspection, d'autonomie de pensée chez
les gens.
les gens.
Moins de
morale : la morale c'est ce qui est produit quand justement on ne veut
pas que le monde fonctionne tel qu'il fonctionne, qu'on le trouve
insatisfaisant, injuste, mal foutu comme par exemple le fait qu'il pleut
quand nous aimerions qu'il fasse beau, ou qu'un enfant meurt.
Surgit
la religion qui te dit pourquoi tu es là et où tu vas. Et ce, en dépit
total, en total mépris de la manière dont fonctionne réellement le monde
: saisons, maladies, période de rut ou de torpeur, chaleur, froid,
mort, naissances, marécages et montagnes glacées.
Ce
"en dépit de", c'est la morale. Ça c'est bien et ça c'est mal parce que
Deus vult et Gott mit uns. Elle décrète que le monde devrait
fonctionner selon notre caprice, et que pour qu'il fonctionne selon notre
caprice il faut :
1/raser les forêts, siège du sauvage et du mal où sont
des bêtes féroces, et
2/raser les instincts, courber les volontés, plier
l'humanité à un délire de perfection qui n'existe pas. Commence
l'aliénation.
L'éthique c'est le contraire.
Les
deux termes n'ont rien de commun. Et ne sont pas interchangeables : la
mangrove nous est hostile, pleine de crabes, de serpents, de bêtes et de
bactéries, dans un entrelacs impénétrable de racines, de boue et de
piquants.
C'est aussi
le reposoir des poissons qui nous nourrissent, une digue contre la
marée, un agent du climat. Et puis de toute façon, de quoi je me mêle ?
C'est là, il y a de la vie, ce ne sont pas nos affaires si nous ne
savons pas y vivre. Allons ailleurs.
Mais
la morale dit : c'est sale, improductif, inadapté à la vie humaine.
C'est le Mal. Rasons tout car c'est le Bien. Nous verrons le moment venu
des grandes marées et des famines ce que nous ferons.
Item
du désert où il fait 50 degrés, où sont les serpents aussi, mais
d'autres, au venin atroce, où est l'uniformité, l'ennui, le feu. Si nous
n'y avons pas nos affaires et ne savons pas y être, allons ailleurs.
Item
de la mort d'un enfant, de la guerre, etc. Le réel est fatal, autant
qu'il est festif ou stimulant ou merveilleux. C'est le Tragique : tu es
sur terre, c'est sans remède, disait Beckett. Il n'y a rien d'autre que
l'occasion, avec le bon et le moins bon, de se faire une vie de
créativité, d'interrogations et d'expériences. Et si au passage il y a
de la jouissance, des prises de conscience et du bon qu'on fait à
d'autres, tant mieux.
L'éthique commence quand on est frappé par l'inéluctabilité du fonctionnement du monde, la présence de ce fonctionnement tout autour de nous et en nous. Elle commence lorsqu'on accepte que le monde fonctionne tel qu'il le fait.
Avant ça, on s'agite et on est illusionné par de la croyance : le progrès, le sens de la vie...
Mais à partir du moment éthique, il nous devient possible d'agir efficacement. quelque soit d'ailleurs cette action.
Exemple : aller en manif c'est
tout de même, en partie, de la pensée magique : s'imaginer que des gens
qui nous matraquent et nous mentent vont soudain être émus et, crosse en l'air nous rejoindre.
Ils ne le seront pas, émus. Parce que c'est ainsi, mécaniquement que ça fonctionne. Ni bien, ni mal : ainsi.
Pour
peser il faut pouvoir peser sur la réalité, et cette réalité est
tragique. Détourner le regard, ou dire "c'est pas normal que" n'avance à
rien. Pas plus que se décorer de clichés : "la violence est toujours mauvaise", "les
politiques devraient s'émouvoir, ils vont bien finir par arrêter le
massacre..."
Oui, quand ils seront arrivés à leurs fins.C'est à dire à la fin des vivants.
Peut-être
faut-il s'armer d'un fusil à lunette, ou payer un sbire pour abattre
tel ou tel dictateur, ou politicien. Peut-être faut-il tendre une
embuscade à un flic pour s'armer en vue d'insurrections à venir.
Peut-être, sûrement, faut-il s'écarter du merdier et monter nos fermes
et nos hameaux où vivre mieux.
C'est
affaire du moment. Rien de moral n'a jamais présidé à une embuscade de
résistants, sinon la souffrance du moment présent à laquelle il faut
mettre fin.
Mais
il n'y a pas "d'avancée". Bien sûr, il y a des médicaments, une durée
de vie plus longue (dans la partie riche des pays riches), des prises de conscience planétaires
des mécanismes évolutifs, du fonctionnement du cerveau, du ventre, des émotions, bactéries, forêts...
Mais là où il y a des avancées scientifiques, il n'y a pas pour autant, mécaniquement de progrès social. Pas plus qu'il serait évident qu'un village du fond du Bengale serait forcément malheureux parce qu'il ne reçoit pas la fibre, ou le chemin de fer.
Il
n'y a pas de linéarité dans la nature. Il n'y a aucune raison qu'il y
en ait dans nos vies. En revanche, à prendre en compte sérieusement la
qualité tragique, inévitable, fatale... normale de la vie telle qu'elle
est, on ferait un immense progrès. Parce que justement, nous aurions
l'éthique comme indicateur, au lieu de l'illusion morale,
de "ce qui devrait être."
Parce
que "ce qui devrait être", ce "qui serait mieux "comme si ou comme ça,
c'est le discours des gens qui nous mènent à la guerre, au Parti, au
Chef éclairé, à la Vérité, au Prophète.
L'éthique
est le seul rempart et la seule boussole que nous ayons pour éviter les
répétitions de ce qu'on appelle "Histoire" - qui est encore une
fabrication morale.
La
morale est là à chaque fois que tu te plaindras que "on n'avance jamais". Et à
chaque fois, il y aura quelqu'un pour te dire : "voici le droit chemin vers
le bonheur infaillible et la fin de l'histoire".
Avancée ? Chemin !
Cette impatience, cette confusion, cette imbécile réactivité.
La
liberté est dans l'acceptation que le monde fonctionne d'une seule
manière, mécanique, a-morale. Parce que la morale réclame l'obéissance
puisqu'elle indique la "bonne" voie. Si tu t'en écartes tu es apostat-e,
hérétique, terroriste.
La
nécessité est la seule réalité : manger, se reproduire, le froid, le
chaud, la pluie... Le refuser c'est être esclave doublement. De sa
rancœur d'abord, puis du premier salopard venu qui dira "votez pour moi".
Réaliser le moment éthique et s'y inscrire permet en revanche de construire de nouveaux dispositifs, de nouveaux comportements, plus adéquats. Dispositifs et comportements qu'il ne s'agit pas d'appeler des avancées, mais simplement de s'accorder sur leur adéquation dans le temps et l'espace où nous nous trouvons.
"Cessez d'obéir, disait La Boëtie, et vous voilà libre". Ce qui veut dire : "Commencez à vivre selon le réel".
Parce que c'est du moment de cette liberté que commence la vie.


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