Tous les soirs de la beauté, une œuvre.
Évidemment, je ne parviens pas à tenir cette proposition « tous les soirs... » Je n'en ai pas fait depuis des mois.
Mais en retombant sur cet extrait de la BBC où l'acteur anglais (gallois) Michael Sheen amène avec une patience et un amour infini un jeune autiste à s'exprimer sur Dylan Thomas, il me revient qu'il est bon de se rendre poreux à la beauté et de la partager.
Dylan Thomas est peu connu en France. Gallois comme Sheen, il est, en Angleterre et aux États-Unis un poète, dramaturge, auteur de pièces radiophoniques, d'une importance capitale. Autant que René Char en France, ou, et ça m'embête de le placer à côté d'eux : qu'Eluard ou Aragon (pour qui je n'ai aucune admiration).
Dylan Thomas est si important qu'il inspira au jeune Robert Zimmermann de prendre son prénom pour en faire son nom de scène et devenir Bob Dylan.
Obsédé par la mort, la sexualité, la nature dans ses mouvements qui oscillent de l'une à l'autre, Thomas passe par des chemins qui me semblent souterrains, à fleur de haie de bocage et pierres sèches pour s'accorder sur la fougue, la profération magique, le mystère de la parole des anciens bardes gallois - Aneurin, Myrddin, Taliesin. Mais nul délire verbal. Du contrôle, où la folie, la prophétie affleure sous des dents qu'on imagine serrées pour que ça n'explose pas. Et pourtant c'est aussi comme diseur de ses poèmes qu'il enflamma New York quand il y séjourna dans les années 50.
Et la mort n'aura pas de territoire - And Death shall have no dominion. Ne va pas gentiment dans la nuit bonne, mais rage, rage contre la mort de la lumière.
Quasiment tout anglophone connaît ce texte - Do not go gentle into that good night.
Obsession de la mort. D'un poumon défaillant qui l'envoie tousser du sang. Ou du blitz aérien qui détruit toute sa rue à Swansea au pays de Galles, ou de la beauté fugace de ce que nous sommes en été dans l'été de notre âge - the boys of summer.
Moi le poème qui m'a bouleversé à vingt ans c'est See, says the lime :
« Vois dit la chaux vive, mes laits mauvais j'ai mis autour de côtes qui empaquetaient leur cœur et poussant des nerfs l'éveillèrent en feu... »
Où je voyais les corps se défaire dans des fosses communes, des camps de concentration, mais dont c'est une rage qui sortait, une vie malgré tout, d'où un esprit s'échappe qui façonne la révolte du vainqueur de la mort. Death's undoer.
« Une fois qu'il fut dans l'argile clôturé de branches qui, étoilées, clôturent l'argile lumineux, l'esprit hurlant façonna un dieu du vainqueur de la mort ».
(Once in this clay fenced by the sticks,
that starry fence the clay of light,
the howling spirit shaped a god of Death's undoer).
Parce que la mort n'aura pas de territoire, « plus de dominion », parce que l'humanité, son mouvement, c'est de se révolter contre l'inéluctable. Sans le nier.
S'il est lyrique, Thomas n'est pas non un niais, ni un romantique impénitent. Il y a du païen, de l'animal débusqué, tête baissée au combat, chez lui. Lutteur de la vie comme son front de bélier l'indique, alcoolique à gros bouillons de whisky. La mort il faut rager contre elle en la sachant là, et bonne, bonne pour nous, et qui nous rend joyeux au moment même où on est à s'enrager contre elle. Connivence mais sans disputer à la mort son os, comme un chien. Dont l'auteur fit une pièce intitulée "Portait de l'auteur en jeune chien", car « je tiens une bête, un ange, et un fou en moi ».
Alors je me dis qu'il y a plusieurs façons d'aller à la mort, et j'en compte trois.
Celle du sage qui aura raffiné toute sa vie une manière d'être au monde, dont il aura ôté délicatement, mais de manière têtue et constante l'ego envahissant, les envahissements d'illusions, les inutiles invasions et poisons, les structures en strates de mensonges ou de faussetés que procure la société, que solidifie la détermination de la famille, de la langue et du renouvellement d'instant en instant du monde humain-pour-humains.
Celle du lâche qui nie jusqu'au bout qu'il puisse « arriver quelque chose » tandis que son corps s'étiole, et l'abandonne. Qui geint, regrette, repart en arrière et se plaint au monde de ce qu'il n'aura pas osé faire, qui ne veut pas que le quitte son idée qu'il fut tout-puissant comme il asséna à tous cette toute-puissance par caprice et pleurnicheries et violence et perversion s'il le fallait. Qui se pleure lui-même comme si « je » était un autre qu'il n'a pas su être, ou plutôt qu'il fut, mais si médiocre, si médiocre.
Et une troisième qui est de l’humaine dignité d'un combat qui fut âpre et souvent injuste, mais dont on ne peut enlever la joie, parce que telle est notre sa décision. Décision dont on ne peut enlever la joie, la force de vie :
« the force that through the green fuse drives the flower » …
Cette phrase qui moi m'obsède depuis que je l'ai lue dans la fièvre de mes vingt ans avec un ami sud-africain dont je ne me souviens plus du nom, avec notre pauvreté, notre maigreur, notre voix étranglée dans sa piaule froide tandis qu'il me faisait découvrir Dylan Thomas, me prêta son livre que je ne lui ai jamais rendu et que j'ai encore. La fièvre malgré l'hiver parce que nous touchions à quelque chose que nous ne savions pas exister. Que nous savions exister mais que nous ne savions pas posséder, et qui nous courait dans les veines.
Parce que mourir, mais avec la joie qui est cette « force qui par le vert fuseau pousse la fleur ». La joie à laquelle on ne peut rien, qui est là sauf si tu t'en retranches. Et si tu t'en retranches c’est parce que tu auras succombé dès ce côté-ci de la mort à une mort dans la vie.
La première manière est celle du sage.
La deuxième fut celle de mon père, la voie du lâche pétri de lui-même tout entier, au poison des regrets et de la peur.
La troisième est celle de ma mère qui se bat en ce moment, avec la force qui par le fuseau, vert, poussa sa vie, avec, contre, en dépit de… N'importe, mais sans lâcher, et disputant l'os à la mort. Une dignité absolue.
Quelques jours encore. Quelques semaines.
Pas gentiment dans la nuit bonne.
Rage rage against the dying of the light.
Et le poème Do not go gentle dit par Michael Sheen. Attention c'est fort




Commentaires
Enregistrer un commentaire