C'est Artaud qui parle des frères Marx comme d'un théâtre total, symptomatique si je peux dire de la vie humaine. Une vie humaine considérée comme une espèce de maladie ou de désordre.
Têtue, bordélique, absurde, non seulement insolente, mais iconoclaste.
La vie humaine ce serait alors un truc de passager clandestin, perpétuellement en fuite, maigre, dans des vêtements volés et faisant flèche de tout bois. Tout détournant, dansant entre deux catastrophes pour ne laisser aucune occasion de danser perdue. Entre le chenapan, le vieux rabbin à l'œil vitreux, et la mère de famille en fichu dont la cuisine sent le chou. L'éclat de rire en permanence au bord de l'âme.
Artaud relève le trait culturel juif, qui ne consiste pas seulement à rire dans le malheur, mais le foutraque, le désordre dans l'espace, l'instrumentalisation de tout et de n'importe quoi. Sans l'essentialiser, Artaud qui fut lui-même désespéré et victime violentée par le sale monde des méchants, décrit une manière d'être au monde emblématique.
Un truc très juif, qui à une époque était non seulement un honneur particulier pour cette curiosité biologique et historique d'être juif, mais une affirmation qui avait valeur pour toute l'humanité. Quand c'est près de la fin, il n'y a qu'une chose à faire, rire, faire le pitre, demander un cache-nez comme Tristan Bernard à Drancy.
Israël, l’État d'Israël, depuis qu'il existe sur la base de l'odieux racket émotionnel à la victimisation, a tué cette particularité du rire comme "politesse du désespoir". Non pas que ce soit spécifiquement juif, encore une fois. Se montrer digne dans l'adversité, chercher sa force en la puisant dans l'humour n'est pas une propriété juive. C'est humain.
Mais il est des symboles tout de même. Parce que la création de l’État d'Israël se fait au prix - follement, immensément, irrémédiablement peut-être - de la perte de l'humaine décence. Comme si, de devenir propriétaire on en perdait son humour en même temps que la tranquillité d'esprit.
Le propriétaire qui devient hargneux, et méchant du lopin de terre qu'il a volé, de la borne qu'il a déplacée, du chat du voisin qu'il a empoisonné. Jaloux de sa parcelle d'où son sommeil s'est enfui.
Comme si l'humour avait tout à voir avec la légèreté du pas, un certain creux à l'estomac, et l'obligation d'éviter le danger. Un truc de va-nu-pieds.
Et il est évident, à les voir depuis 77 ans maintenant ne pas céder, que la décence, que la dignité est du côté palestinien. Que les lions, bien sûr, ce sont eux, et elles. (La tendresse de Darwish).
Car bien sûr, rien n'obligeait à dépouiller des gens de leur terre, ni à s'installer ailleurs que dans les pays où les juifs vivaient déjà. Aux pays coupables de collusion d'assumer. Mais non.
Bref.
Cette femme, Catherine Ringer, je ne peux pas la voir sans que ma gorge ne se serre. Elle n'est que dignité, drôlerie, grâce, une intelligence aussi fulgurante que retenue. Elle te voit, elle t'a pigé depuis le début. Ça se voit à son œil.
Je découvre dans cette vidéo non seulement son père Sam, mais leur histoire. Je ne savais même pas que la voix des Rita Mitsouko était juive.
Ce petit entretien documentaire est léger d'une certaine paix dans le cœur, et bouleversant de la catastrophe tue, laissée à sa place. A sa place, mais avec la leçon apprise.
Toute sa carrière à cette femme merveilleuse dit que c'est depuis cet endroit-là des trains de la déportation de son père que sa lecture du monde se fait.
A un moment du documentaire, elle descend un couloir du musée : l'aplomb ! la souplesse, la possibilité d'une feinte, d'un écart malicieux. Comme la fois où elle mit dans le vent cet imbécile de Macron. D'un minuscule mouvement d'épaule, le refus de subir.
Les frères Marx. Le cirque tzigane. Un bazar de cuivres klezmer.
Alors je me dis que, de la même façon que la langue allemande c'est comme du yiddish, mais sans humour, le bourreau est quelqu'un à qui le rire de tendresse, l'écart, ont été enlevés. La joie bien sûr. Ou qu'il a décidé de faire taire en lui. D’éteindre. De tuer.
Le sourire sardonique est sans gaieté évidemment. Et c’est bien celui qu'on voit à la bouche jalouse de Netanyahou, ou celle, minuscule et sans sensualité de Trump.Ce sourire ne s'étire pas de joie gagnée sur le malheur. Il ne naît pas de l'adversité contournée, ni de se frotter l'épaule à celle du voisin dans le même bateau. Ou de la complicité quand on fait de la musique ensemble, qu'on vole des boîtes de conserve chez l'épicier avec le poto, ou qu'on trouve le moyen de la connerie à dire pendant que le camarade de manif nous verse du sérum phy dans les yeux.
Israël, à la place du trait d'esprit qu'on a pour ne pas pleurer soudainement, ou respecter sa pudeur et celle de l'autre, a enseigné aux juifs·ves modernes : la goujaterie, l'indécence, la méchanceté satisfaite d'elle-même, la pitié condescendante et récupératrice (celle de Horvilleur et de Joann Sfar), le surplomb et le dédain.
Tout est rapt. Ben Gourion se félicitait dans les années 50, je le rappelle, de la normalité d'Israël au titre que : "nous avons même des prostituées".
Un gouffre.
Bref, à être comme tout le monde immonde.
Et tout est rapt.
Tout ce qui aurait valu que Groucho, Chico et Harpo multiplient les coups de pieds au cul, les dérobades, les crocs en jambe, une espèce de chaos primordial lâché sur les méchants - tout retournant, tout ridiculisant, tout détruisant de leur monde dégueulasse.
Commentaires
Enregistrer un commentaire