Le poids du navire sur tes eaux



Je n’ai pas de souvenir de tendresse maternelle autre que celui de son spontané élan le jour où commandé de ranger mon coffre à jouets, je ne sus le faire sans qu’ils en débordent, couvercle impossible à fermer, à minuscules et sans doute touchants efforts.
Ma mère me prit dans ses bras longuement en riant avec moi.
Le lendemain, parce que l’affection était rare, je recommençais d’échouer, sciemment, de faire rentrer les objets dans leur coffre.
Je fus accusé de manipulation, sans pitié, échappais de peu à la claque, mais pas au pensum de devoir réussir à ranger, le cœur lourd et privé de l’affection escomptée, dans un univers où j’ai six, ou cinq ans, et qui me revient solitaire, et ponctué d’incursions adultes, aussi rares que dures, d’un extérieur inconnu vers un intérieur trop grand, et froid. Impossible de comprendre.
Je n’ai pas, en souvenir, d’autres moments d’amour maternel. Sinon quelques tentatives forçantes d’imposer une affirmation d’affection, comme d’un acte auquel on s’oblige, qui demande qu’on se fasse violence. Doigts en avant, des mains maternelles sans paume, et tout ongles. 
Effrayantes.
Puis des éclats de voix, des claquements de porte, une volonté à ne pas s’entendre – soi, l’autre.
Une manière d’être finalement. Où je vois bien que ma mère souffre du monde qui n’est pas plus doux pour elle, mais que je ne mérite pas d’essuyer sous forme de dureté.
Je n’ai pas, cela étant dit, de souvenirs de tendresse paternelle. Mais des explications oui. Des narrations de lui. Des conseils interminables en forme de sermons préventifs, mais appliqués à aucune occurrence qui me concerne. Des justifications de ses lâchetés, des raisons que je me sacrifie enfant puis adolescent à ses impératifs, des démonstrations longues, tortueuses, étayées comme une plaidoirie de pourquoi il faut le voir le père, en victime, à comprendre, à soutenir, à s’oublier pour qu’il nous occupe tout entier. Lui le vide, le creux.
Je ne me plains pas. Mon enfance fut aussi heureuse qu’elle fut malheureuse. Ma génération tenait pour acquis que le monde des adultes était à subir, à éviter, et qu’il n’y avait que le mensonge, la dérobade pour être à peu près tranquilles.
Je ne me plains pas. Après tout, comme disent ceux qui débattent au café, c’est pire en Chine.
Mais tout de même : « parents » pour ma génération c’était une catégorie lourde, pleine, comme un promontoire marquant le paysage de l’existence, de la société, de nos événements. Parmi d’autres. L’Algérie, le Vietnam, les projets de s’équiper en électroménager du foyer, l’ORTF, les femmes qui fument, la voiture. « Parents » formait un ensemble d’événements, de rapports qui pesait sur notre réalité. Et qui n’était fait que de contraintes et des dissimulations pour leur échapper. Les alléger.
Je ne suis pas sûr que nous ayons su notre manque. L’ayons su comme manque. Le monde était sans amour, mais rempli tantôt d’ordres, tantôt de patelines recommandations. De claques et de punitions. Depuis De Gaulle et Pompidou, en haut, jusqu’à ton père et ta mère. Ton patron. N’est-ce pas « mon petit ? » - dit à l’enfant, la secrétaire, la serveuse.
Alors quand ils meurent il faut encore se méfier de l’erre du lourd, très lourd navire qui n’en finit pas de freiner, sans tout à fait s’arrêter.
Parce qu’il n’est pas question seulement de « paternalisme », mais aussi de « parentalisme », verrou et voix de la domination. 
Et non il ne fut pas question jamais qu’ils nous aiment. Ça n’est pas, ce ne fut pas leur rôle. Leur tâche était de nous éteindre la joie, efficaces relais de l’ORTF, des usines Renault de Boulogne-Billancourt et de l’École qui transpiraient de mille teintes de gris, et de nous mettre en blouses grises et les jambes gelées en culottes courtes jusqu’en novembre, et pour nous éteindre il leur fallait s’éteindre eux-mêmes, s’étouffer elles-mêmes.
Le lien n’est pas d’amour mais d’association, froide, temporaire. Jusqu’à ta majorité. Annoncée. Jour où pourra cesser tout rapport. Tant que tu ne seras pas majeur tu fais ce que je te dis.
Alors quand ils meurent il faut encore se méfier de n’être pas pris dans le sillage du bateau. Car ils ont labouré la mer depuis des générations sans nombre. Et ça n’est qu’à la nôtre que nous nous sommes vraiment repris à rallumer le besoin d’amour, les siestes à l’ombre de juillet avec son enfant sur le ventre, toute confiance, qui colle de transpiration comme nous colle la tendresse retrouvée, nos paumes adoucies, arrondies sur leurs épaules minuscules, notre étonnement, pure gaieté de les voir nos enfants, vivants, naissants pendant plusieurs années de leur vie, à la vie. 
Quelque part le monde gris et pluvieux de l’ORTF passe encore sur un écran qu’on peine à éteindre. Qui se rallume tout seul, femmes en jupe et foulard sur la tête (nos mères, oui) la place de la porte de St Cloud encombrée des voitures garées, la fumée des cigarettes toujours, les flaques d’eau sale. Qui se rallume quand se rallume le tic parentaliste d’éteindre : l’amour, la tendresse. D’éteindre la capacite d’être ému par le jeu des visages de nos enfants.
Alors il faut se méfier jusqu’au bout. Parce que quand ils meurent, quand elles meurent, malgré que nous ayons tâché de les aimer – puisqu’on nous le commandait sans réciproque – tâché de les aider, de soulager un peu les poumons qui forment une respiration qui n’a plus de fond d’où surgir, ils nous veulent encore replongé·es dans leur grisaille, dans leur absence de sentiment pour l’autre l’enfant, leur sécheresse.
Au moment où ils meurent – ton père, ta mère autant – te réservent l’embûche qui transformera, juste après le dernier soupir, ta tentative d’amour en échouage. Ils avaient encore un piège en réserve pour te remettre au gris-ORTF, à la pluie pompidolienne du monde d’avant. A croire que l’espèce ne sait s’envisager dans son présent qu’en relançant ses enfants en arrière dans le passé.
Ça n’est pas toi qui es bouleversé·e de colère et de déception. 
C’est elle, c’est lui : secs de tendresse.

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