Divertissante diversion - Matt Black et Martin Parr



Divertir.

Le mot à deux sens, mais en fait, il n'en a qu'un : créer un leurre à des fins cachées.

Divertir, faire diversion, éconduire. Egarer. 

Divertir : amuser, user d'un peu de séduction, d'une apparente légèreté, pour "se changer les idées". Par exemple. Oublier ses soucis peut-être.

Il n'y a pas vraiment de différence. Sauf peut-être pronominale. Je "me" divertis. Je suis diverti.

Voici deux photos. 

L'une de Matt Black, l'autre de Martin Parr. Les deux sont d'immenses photographes. Pourtant il y a une différence de taille entre les deux.

Martin Parr, récemment décédé dit "the first priority is to make an entertaining image". D'abord créer une image divertissante.

Bien sûr, il s'agit, parce que l'image est divertissante, étonnante, inévitable presque, de happer le/la spectateur-trice. Pour ensuite l'amener au message de la photo. Si message il y a.

Chez Matt Black, il n'y a pas de divertissement. Il n'y a qu'une solide honnêteté où brille l'absence de message. Non pas que l'image ne communique pas. Mais elle n'est pas conjuguée au deuxième degré. 

Matt Black (dans cette conférence de l'Alexia Foundation ), est un peu triste. Il est un peu (beaucoup) en colère aussi. De cette colère un peu distanciée des étasuniens de la campagne. Laid back.

Et sa photographie est le contraire d'un acte de diversion ou de divertissement, même sous la forme d'une tactique pour nous amener à voir. Elle est plutôt le résultat d'une discipline, née des constats de sa "géographie de la pauvreté" (titre de l'un de ses livres). Que rien ne change dans la vallée centrale de Californie où peinent et meurent les descendants des Okies de Steinbeck, chassés de l'Oklahoma par l'érosion et a crise de 1929. Que seulement, les Okies ont été rejoints par des migrant-es mexicain-es, guatemaltèques, etc.

Alors à l'arrivée, la photographie de Martin Parr, nous dirige vers le ridicule, le grotesque, l'absurdité aussi d'un mode de  vie consommateur, affolé justement de divertissement, animé par ses couleurs hyper saturées, les poses idiotes, les attitudes décomplexées et vides de grâce et de sens : une vie idiote. Aliénée en tout cas. Et peut-être aussi y-a-t'il une tendresse chez Parr. Je ne sais pas. Je n'en suis pas complètement sûr. Si on suit Martin Parr et sa tactique de diversion/divertissement, il s'agit de divertir le regard vers le divertissement comme manière d'être au monde : l'absurdité moderne. Peut-être y-a-t'il un peu de moquerie chez Parr, alors qu'il n'y a pas de misérabilisme chez Black.

Mais chez Matt Black, c'est une quotidienne errance dans les champs de primeurs californiens, une quotidienne rencontre avec des gens. Dont il connaît les noms, les histoires. Il y a le choix du noir et blanc, du grand angle (un 28mm je pense), du grain qui évoque et accompagne la poussière de ces cultures qui ne tiennent que par la chimie et s'envolent avec le vent, abrasées.

Si rien ne change dans la Central Valley, c'est pour dire que rien ne change, nulle part. Mêmes causes et mêmes effets, mêmes visages, tantôt noirs, tantôt blancs, ou brown indigène. Là n'est pas la question.

Pour moi Matt Black pose la profonde dégueulasserie des lieux communs qui veulent qu'il faut, pour faire passer un message, sacrifier au goût moyen. Un peu comme on dit que pour amener les gens au vrai yoga, il faut passer par le yoga de synthèse étasunien postural. Ou que pour aller vers le cinéma "d'auteur", ou la littérature "sérieuse", il faut se laisser (é)conduire par Spielberg (avant Tarkovski) ou lire Amélie Nothomb (avant Proust).

Il n'est pas question de "d'abord passer par". Le divertissement, même "bien intentionné" est un mensonge, une hypocrisie. Un mal même.

Là où Martin Parr (aussi incroyable et iconoclaste qu'il fut) n'entame que la surface, volontairement, un Matt Black, un Depardon ou un Klavdij Sluban, chacun à sa manière vont aller droit au but : il y a une humanité. Qu'on la regarde et qu'on la dévoile avec tendresse, dureté, colère, espoir n'est pas la question.

La question est de ne pas céder au divertissement ou à la diversion à quoi le media-system voudrait qu'on sacrifie. 

La question est d'aborder les choses avec honnêteté, comme on dit d'une pièce bien faite, utile, belle à regarder et simple à employer, qu'elle est honnête. Cette pièce témoigne. 

Elle ne divertit pas.








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