Nos vies. Notre réalité.
Un mensonge élaboré seconde après seconde, un acte après l'autre.
Du lever, avec sa familière sonnerie, personnalisée peut-être, sur son appareil téléphonique, photographique, comptable, administratif, divertissement, organisateur, jusqu'au coucher où la familiarité des publicités à l'écran, des jeux de mots de l'animateur télé, des retrouvailles avec sa série préférée nous calfeutrent à nouveau dans une ankylose appréciée,
tout,
tout nous fabrique à mesure, seconde après seconde, nous, et le monde.
Nous et nos enfants tissés à leur tour dans des marques, de gestes imités, qui s'entraînent à parler comme il faut parler le langage à la mode, les mots du moment, les attitudes du moment, venues parfois des états-unis, ou d'un Japon kawai. Nous et nos voitures, nos ustensiles Decathlon, nos mots nouveaux devenus réflexes qu'on feint d'avoir toujours dit, alors que le simulacre est à la condition d'être constamment repris, modifié, infléchi, toujours instable, valant stimulation, creux, évidé, insipide, mais repris, relancé sans arrêt. Nos mots, nos vêtements, nos déclarations sincères tout aussi creuses et imitées, nos engagements du bout des lèvres, indignés. Oui, indignés. Simulés.
Le simulacre est reconduit d'instant en instant. Et c'est encore de notre propre fait finalement que nous réclamons l'excitation du nouveau pour faire durer le simulacre, l'imitation. Le mensonge. Nous contribuons. En épousant la nouvelle manière de se penser au monde : bienveillant, résilient, et sans doute attentif à ne pas rester trop longtemps sous la douche. Nous fûmes auparavant indignés, avant que d'être "persuadés de l'importance" : de recycler par exemple, d'aller à telle expo qui dit notre préoccupation des pauvres, de la Shoah, du vote pour dire notre mécontentement, d'aller au moins à telle manif, contre le racisme par exemple. Une fois tous les dix ans.
Des modes donc, pour dire. Pour être au monde. Habiter.
Le simulacre ne peut pourtant pas durer bien longtemps. Ou si ?
Par exemple, je connais bien les Etats-unis. Bien.
Très bien même.
Ça n'est pas un lieu commun de dire que l'Europe est remplie. D'histoires, d'Histoire, de villages, de routes, où pas un lieu ne reste sans nom ni légende. De costumes, de sarcasmes aussi bien souvent, en guise de voisinage. Autant les Etats-unis sont vides. Et sont l'image de notre vide, du vide devenu norme, et manière d'être au monde. Abandon. Inhabitation. Pauvreté extrême étendue, tirée sur la surface, formant la surface, pour qq noeuds de richesse et de bourdonnement où concentrer des humains.
C'est un monde le nôtre où ce sont les échangeurs, les trottoirs, les rails d'autoroute, les enseignes de chaînes qui piquent le paysage dans les zones d'activité, qui forment l'habitation. C'est là qu'on demeure et qu'on s'envisage, sur les lignes d'échanges, de circulation. Dans un centre commercial en moderne village Potemkine sis entre. En dehors de. L'espace entre les routes, les chicanes et les ronds-points n'est plus un endroit, un lieu dont on peut se dire l'habitant, le connaisseur, l'observateur, lieu où l'on passe ou bien où l'on s'ancre, ou qu'on évite.
Non.
Ces lieux que nous habitions sont étasunisés désormais. On y dort peut-être, mais surtout on y est pour s'y simuler. On y reproduit les gestes et les mots requis, qui changent à intervalles réguliers, donc, pour nous garder en éveil a minima.
Nous les abandonnerons selon la modalité étasunienne de n'être qu'en surface, et fugace.
Pas passants. Transplantés. En transit.
Vibrillonant un instant, parti le suivant. Pas même l'essaim qui explore et colonise une pâture le temps de quelques printemps.
Puis solives s'enfonçant lentement dans un sol texan, ou aux Pennes-Mirabeau.
Nous nous promettons nous-mêmes à être ruines : neuves, colorées, s'engloutissant dans de la rouille et des lilas, cette fleur de chantier à l'abandon. Pauvre poésie du béton, solive -oui - et parking. Plastique et verre. Des encres et des peintures industrielles qui coulent, deviennent dures, et rendues à leur pétrole.
Simulacre.
Nous avons touché à l'Ouest. A la côte. Puis nous avons erré en arrière, visitant les petites vallées et montagnes que nous n'avions pas vraiment vues. Que nous n'avions pas goûtées, puisqu'il s'agissait d'avancer. Falloir avancer.
Avancer.
Nous ne les goûtons toujours pas ces lieux qui pourraient produire de la beauté pour nous faire monter la beauté du coeur. Nous les traversons, les piquant de panneaux pour dire que nous les avons traversés et que nous y avons mis des panneaux.
Narration, dit-on. Comme si c'était une grande chose. Nous qui avions - humanité - bâti des mythes pour nous entretisser dans le paysage et ses habitants : rivières, animaux, climats.
Narration. On se raconte donc. D'instant en instant pour faire durer, tirer en étendue le temps que nous avons, espèce et singularités, à se raconter plutôt qu'à vivre ici dans cette combe, cette courbe de rivière, cette colline.
Le plein du paysage, c'est à dire ce qui est entre les échangeurs et les parkings de ZAC, ZI, ZUP. Le plein de vivre au lieu de maquiller, seconde par seconde que nous ne vivons plus. Mais prétendons. Occupation planétaire.
Like you know genre tu vois faut d'la résilience faut performer il faut
parce que c'est dans notre ADN la culture cékoi le plan B prêt à l'emploi fun easy narratif you gotta have a story et chacun peut faire ce qu'il veut on est en démocratie la kultchure radical
développement individualités des paillettes de chocolat pour personnaliser son latte t'as vu le dernier t'as lu le dernier t'as pas vu la dernière improbable en mode genre la team citoyen personnaliser personnaliser personnaliser potentiellement genre land of the free rave TDAH MDMA RATM le monde libre haut pot' il faut y croire aller au bout du dream s'arrête là où commence celle du VSS il en faut de la police des règles abondantes l'hibiscus prier dormir se publier sur insta être acteur de son enveloppement personnel
Que se flétrisse le simulacre que nous reconduisons d'instant en instant, et s'évanouisse. Se taire tout soudain : s'ouvrir au plein du paysage, la profondeur du sol, celle du ciel, nos infinis mouvements toujours variés, notre coeur brûlant, gorgé de son sang sous la sécheresse de la poudre qui monte de la terre scarifiée sacrifiée aux chimies et nourrie d'elles.
Dire le vrai pour dissoudre les masques. Ce qui se tient entre les bretelles d'autoroute et les murets : voués à disparaître.
Photo Vidal C. Photography
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