Nous avons, dedans la terre, posé des pierres creusées pour y dévorer la chair. Et granit, meilleur que calcaire.
Car la craie dure est encore de l’os, et avec lui partage une amitié et une timidité de pierres. Tandis que le granit mange jusqu’à l’os.
Sàrx. Phagomai. Manger la chair, laisser l’os. La pierre pour manger jusqu’à l’os. Le granit pierre-vautour. Sarcophage.
Les premiers chrétiens avaient inventé des locutions, un langage qui voulaient traduire une nouveauté de sentiments absolue sous le ciel occidental. Subitement – oui, subitement - des mots verts et chancelants sur les jambes trop grandes et maigres de leur jeunesse, calmes pourtant, s’avançaient pour témoigner d’humeurs nouvelles faites de douceur et de quiétude. Ils parlaient encore de feux, mais intérieurs, mais exhalés vers des cieux bleu-pâle. Une étale tranquillité acquise au moyen d’une force elle aussi neuve en ce monde.
Cette force qu’on put voir un peu plus tard dans l’œil des icônes est la force d’être sans guerre.
Jamais, de ce côté du globe avait-on parlé de cela. Quelques Grecs seulement, vite rattrapés par des aimants-guerre, des aimants-Dieu qui étaient surtout des aimants-pouvoir, des craignants-César.
Ces chrétiens avaient creusé dans les colères d’un dieu prompt au meurtre et à la dévastation, et l’avaient trouvé impossible à aimer, impossible à pouvoir suivre.
Force et douceur. Tranquillité et flamme. Une colère sachant s’éteindre et verser dans une puissance qui n’avait pas de nom jusque-là. Un pardon étendu jusqu’à envisager un recommencement, sans tâche. Pour ces premiers chrétiens la vie était immaculée et liait toutes les vies, immaculées. Pour tous et toutes.
Le soldat, la voleuse, le roi, la femme interdite de temple parce que son sexe saigne, les animaux, les Jinnî et les spectres même, aux fossés des déserts et des bidonvilles. Les borgnes, les laids. Même les fous fiers de leurs meurtres. Les prostituées. Les craintifs. Tout ce qui est aisément détesté.
Et tout cela presque – presque – sans que dieu soit invité dans les mots dits. Jésus ? Il ne prie jamais. Il est parfois retiré en silence. Parfois en dialogue avec Dieu. Il est dans le silence et c’est ce silence intime, comme le scellement des portes à une maison rendant le mensonge impossible qu’il fallait imiter.
Inaugure, invente, nouveauté, fraîcheur : pour que la vie soit confiante il faut pratiquer la confiance. Lever les limites et les divisions, lever la férocité des mots. Soudain, le feu noir sur feu blanc de la Torah est lavé des cendres, scories, brandillons et vapeurs caustiques. Ce qui brûle encore est simplifié à l’extrême, un feu bleuté et sans incendie sinon des haines et des fatigues. Car ce monde-là était déjà plein de ses fatigues. Et il était plein de ses rois qui tiraient le sang. Piqué de temples où l’on arrachait les membres tant des humains que des animaux. Les uns par la Loi. Les autres par le couteau.
Dans les évangiles canoniques, Dieu veut peu, commande encore moins. C’est Jésus qui propose une manière nouvelle d’être au monde qui ne nécessite pas que Dieu veille, préside aux destinées, et qu’il punisse. Jésus parle du royaume des cieux, il dit Père beaucoup. Cet Abba familier qu’il autorise les disciples à utiliser familialement, et familièrement. C’est plus flagrant encore dans les apocryphes, Dieu s’y trouve encore moins et il n’est pas question qu’il descende et commande. Qu’il tue et laisse gaste la terre. Qu’il éparpille. Qu’il nous guerroie pour que nous pliions, abjectement prostrés.
Et cependant que les Évangiles apocryphes, pour nombre d’entre eux, se compliquent de gnostiques cosmologies, avec émanations et divinités intermédiaires et légendes de chutes et de remontées, les Évangiles canoniques sont déjà l’œuvre des clercs de rois et de leurs prêtres acquis.
Jean moins que les trois autres. Il est tout intérieur. Il nous voudrait plutôt ailleurs qu’ici-bas. Mais Mathieu, Luc et Marc : qui disent les mêmes choses au point que c’en est gênant. Mais ces quatre-là sont tout de même acquis à César. Du moins au temple qu’on va appeler assemblée, ekklesia, l’Église.
Pendant cent ans, presque deux cents, flamme et douceur, force et silence. Une parole inouïe.
Il faut se figurer cet éclair qui file et qui frappe les cœurs. Dire « douceur », dire « amour », dire « confiance ». Cela est d’une nouveauté qui fait craquer le ciel comme un orage, comme une soudaine pluie sur les têtes des plantes. Comme le siège d’une ville mystérieusement levé par l’ennemi, un matin.
Débarrasser l’existence de commandements sauf celui d’aimer qui n’est pas un commandement mais la découverte d’une ville ensevelie.
Marie Madeleine - celle de l’Évangile apocryphe de Marie - décrit les affects tristes qui nous ceignent d’ignorance. Elle pleure de frustration et de désespoir de l’imbécile misogynie d’André et de Pierre qui ne peuvent admettre qu’une femme puisse enseigner et savoir mieux qu’eux. Et Lévi le leur reproche, de ne pas savoir devenir « l’Être humain dans son entièreté ».
Il ajoute que c’est l’être humain – anthropos – dans son entièreté « qui doit prendre racine en nous ».
Puis Paul.
Cent ans environ. Puis Paul. Augustin. Tertullien, Irénée, Grégoire.
Tous les pères avec leurs ors au col et manchons, prébendes, gloire, leurs vitupérations et saintes colères. Leurs barbes. Leurs « libri contra… », les livres contre. Contre les uns, les autres. Surtout les autres.
Ariens, Pélasges, Docètes, Nestoriens : ceux qui choisissent, les hérétiques. La violence qu’on vient à peine de penser vaincue, la voilà déjà revenue, plus écorchante, plus brûlante, plus poursuivante que jamais.
Puis Paul, donc. Augustin…
C’est-à-dire Dieu. Qui revient, le dieu qui fond des villes entières au creuset majuscule. Dieu qui peut tuer mille enfants d’un seul coup, ensevelir les femmes sous des voiles (Tertullien) et sous les pierres.
Jésus avait ouvert le champ. Le champ pouvait tirer sillon vers un autre champ, ou filer dispersé vers la forêt. Il pouvait être autant regain qu’extinction tranquillisée du cœur, que saltus, ce saut resauvagé des bois depuis la friche laissée aux sorbiers et frênes impatients, jusqu’à la franche forêt des hêtres couvre-tout, des chênes et châtaigniers en tribus alliées. Et des genêts qui les flanquent, bruyères, ajoncs : le glacis devant la sylve.
Ce champ ouvert était la possibilité, tranquillisée, pacifiée, d’aller et de venir entre des contrées sans scellements, ni huisseries de métal, sans murs, fluides de la nouvelle loi des mondes qui est confiance. Sans clés à tourner dans de sévères serrures.
Puis Dieu. Donc. Revient. Et les plaies s’ouvrent, se rouvrent, les plaies s’infligent. Férocement.
Des majuscules s’érigent dans les phrases.
***
Incise I
Lui-là qui marche dans la rue.
Tandis que j’écris ceci : lui, là. Un presque-vieillard et ses deux chiens blancs dans leurs laisses, trains rentrés. Crainte. Tout le temps, à chaque élan minuscule : tirés en arrière. Ordonnés de. Interdits de. Freinés dans. Courbés. Crainte.
Dieu et la crainte. La laisse au cou. Majuscule : te rentres le train et ta langue qui sort n’est pas signe de ton appétit mais ton masque. Tu donnes le change. Tu fais le beau pour cacher que tu es brisé, Dieu.
Brisé, bruit.
Brisé, dimanche. Sermon avec feux, brisé. Brisé, fermeture du champ sauvage. Brisé, langue unique. Feral, ferox, silvestrii… tout le beau sauvage. Le bel ouvert, le bel amour, la belle amitié rendue faits objets de honte. Brisés. Artémis est brisée et les rivières alignées. Brisée.
Le cul que tu te rentres de peur des coups et promesse d’enfer infini. Dieu.
De flammes qui ne sont plus de la force, ni intérieures, mais des incendies bien réels, et les rois qui réclament leurs majuscules. Et la paix – enfin... l’évitement - s’obtient seulement cul rentré, queue rentrée, silence fait. Portes fermées. Aux minuscules élans la majuscule pliure.
Fuir.
Dieu.
Leurs temples sont des garnisons qui s’ouvrent sur le pays et déploient des gonfanons qui sont des croix, des mâts, des ossements de morts, et déploient des armées de prêtres coudoyés par des gens d’armes, suivis par des clercs, qui notent et qui comptent.
Tu es dans leur livre et ils savent pour combien tu y es. Et tu paieras.
***
Alors les rues dévorent les femmes.
***
Les rues dévorent les femmes.
Les sarcophages. Mange-chair.
Dans la terre, cercueil. Sur la terre, église.
Derrière l’Église ce bastion, insolent de ses pierres, hardi, hérissé.
Les rues encaissées dans des murs de pierre, qui tournent par angles, qui finissent sur des murs de pierre.
Autant de boîtes de pierre qui dévorent les humains.
Car les rues dévorent les femmes.
Dévorent ce qui en elles est une partie de l’humanité, leur partie. Leur façon, quelle qu’elle soit. Leur façon à elles. Les rues assignent les femmes à être des femmes vues par des hommes étranglés par des cordes prolongées de filets : proies facilitées par la longueur des avenues où épuiser, les tournants et virages où déraper et choir, les coins, les auvents, les porches où succomber.
Dévoration de pierre par les angles qui aveuglent et les corniches qui surplombent. Les rues grandes qui perdent les silhouettes ou te forcent à longer les ombres des murs où déjà ça se rencogne. Cachés. Cachés les dévoreurs de femmes. L’architecte caché dans le mur qu’il a dessiné, et le soldat dans la perspective qu’il a commandée, le violeur et le tueur dans le recoin qu’il a aménagé de portes, escaliers et des reliefs de la ville, caddies, cartons. Tôles ondulées.
Les villes rassemblent les femmes pour qu’il soit plus facile de les soumettre aux bureaux et aux pont-levis. Les plier au mariage, les orienter ici plutôt que là, et là où elles seront à servir et ici où elles seront asservies.
Des coins je te dis.
***
Jésus est entouré de femmes et fuit la ville.
S’il y entre c’est pour y périr.
Jésus ne s’entoure pas lui-même de femmes pour complaire à notre modernité, ni pour s’attacher une clientèle pour contourner le Temple, le Sanhédrin et l’Empire.
Il devient entouré de femmes parce qu’il devient entouré des plus humbles, des plus perclus, des plus abîmés, des plus maltraités des humains. Et qu’il comprend que sa découverte – d’être sans guerre – se prouve parmi ceux qui sont embusqués par une guerre incessante.
Je ne dis pas un Jésus qui annexe les femmes, et je ne les annexe pas davantage. Je dis des rencontres entre humains qui contournent pour s’opposer et mettre fin à l’être-en-guerre, et qui contournent la ville qui dévore la toujours-sacrifiée, femme, pour se rencontrer au bord du puits, à l’orée du vignoble, au flanc d’une colline pelée, au village.
Il se met en-dehors avec les mis-dehors.
***
Incise II.
Je ne suis pas croyant. Et sûrement pas chrétien. Et comme dit quelques lignes plus haut, il ne s’agit pas qu’un Jésus de l’Église annexe les femmes.
D’ailleurs il ne s’agit pas vraiment de Jésus. Et il ne s’agit pas non plus d’enfermer la révolte contre un monde de violence et d’injustice dans le cadre carcéral et niais d’une non-violence propre à rendre plus forts les puissants, l’État, et ses sbirri, lanzi, spadassini.
Il s’agit de dire qu’il fut possible de nous envisager capables de nous asseoir au péril de nos rugosités, de nos blessures, de nos fragmentations, stupidités, entêtements, pour nous relever avec le dessin de ce que nous pourrions construire ensemble, ayant déposé l’ancestral fardeau de la faute, de la classe, et du signe.
Et que cette possibilité fut non pas une fois, mais de multiples fois reprise pour nous opposer à César et à l’Église. Pour contourner par le fait concret la place forte, les bastions, les monolithes, la folie des aimants-guerre, les docteurs des évidences impérieuses et des solutions dernières, les philosophes de l’enfermement dans une fin ultime.
***
Incise III.
Et personne ne peut sonder la solitude d’Artaud. Et sa main tendue, sans fin.
Nous asseoir, nous relever, ayant déposé.
Soyez passants. Dit Thomas dans son Évangile.
(Photo Vidal C Photography)

Commentaires
Enregistrer un commentaire