A l’est de l’Irlande, dans le comté Kildare, il est une très vaste plaine, si plate qu’elle est ouverte à la constante attaque des vents, glacée en hiver, et sans abri. Le curragh de Kildare.
En français on appellerait ça un causse. Ou une steppe peut-être. Traditionnellement on y élève des chevaux de course, passion de Travellers irlandais, partagée avec l’aristocratique tyran anglais. Site de garnison aussi. Depuis longtemps. D’où lancer des Redcoats contre la rebelle misère irlandaise. Colère sans extinction.
Et depuis toujours, on y chasse comme partout en pays celtique le troglodyte mignon. En anglais « wren ».
Vénéré tout l’an, le wren est sacrifié le 26 décembre, à la Saint Etienne (St Stephen).
Attrapé, tué, le troglodyte est mis au bout d’un bâton, promené par le village et doit apporter, quoi ? Le retour de la lumière ? La vie pour vaincre le mortel hiver ? Cette vie que son corps minuscule déploie avec une énergie trépidante.
Brun de plume c’est au sol qu’il niche, dans les épineux.
Wren je le traduis plus bas par oiselle ou « passarelle » - passereau féminisé.
Parce que les « oiselles de curragh » ce fut une communauté de femmes déclassées, prostituées, filles à soldats, filles-mère, libre-penseuses, orphelines, fuyarde, repoussées… qui se regroupèrent dans cette désolation pour échapper aux violences des ivrognes, des pères de famille, des voyous de la plaine pelée… Échapper aussi à la très catholique société irlandaise, qui même crassement pauvre et martyrisée par l’Anglais n’en brutalisait pas moins les femmes seules, les femmes qui s’évadaient de cette bigote et clanique société. Et puis la soldatesque britannique coloniale pour qui irlandais c’était moins qu’un chien. Alors irlandaise… Alors fille perdue…
Comme les petits passereaux, les troglodytes, elles créèrent vers le milieu du 19e siècle une façon de société sans cheffes, groupement d’entraide et de protection mutuelle, de misère mise en commun. Elles vivaient au beau mitan du curragh, faisant leur vie dans des trous au sol, des galeries, des taudis de bric et de broc, à peine recouverts de bâches, lainages, les oripeaux de l’extrême détresse pour ses filles de la Grande Famine, ouvrières, demi-sorcières, avortées, violées. Mais aussi, peut-être : libres d’avoir choisi de quitter le courant qui figeaient les unes dans la soumission la plus glacée, et arrachait les autres à toute possibilité de dignité, de réconfort.
La chasse à l’oiselle, The hunting of the wren, c’est cette obsédante chanson écrite par Ian Lynch, membre du groupe irlandais Lankum.
Car bien sûr, on ne chassa pas seulement l’oiseau. Mais on se doute que rassemblées en volée de moineaux, en plein vent, en plein champ, ces femmes devaient cristalliser les putrides pulsions des hommes, la haine des villages, l’aigreur des femmes bonnes catholiques jalouses d’une minuscule et famélique liberté.
A maigre liberté, acide détestation.
On peut les imaginer les gaillards, poussés par les anciens, les anciennes, pleins de bière et de poteen l’alcool de patate de pauvre, le bâton à la main, par la lande, se poussant l’un l’autre, le hardi, le méchant et le timide, le vieil aviné, le béjaune au lait qui lui sort du nez. A la chasse à la passarelle dans la grande plaine.
Le texte en anglais avec ma traduction.
Aigre est le vent
Froide la pluie
Âpre la sainte journée
Sur la plaine grande ouverte
Vers la combe de Donnelly
Sous la glèbe et les ajoncs
C’est là que gite la jeune oiselle-o
Par les saints fut maudite
La passarelle est petite oiselle
Que bellement elle chante
Elle fit mieux que l’Aigle
Quand elle se cacha sous ses plumes
Munis de verges et de pierres
Dans les petits talus
Il en vient de partout
Pour chasser l’oiselle sur la plaine grande ouverte
En troupeaux les soldats
Dans leurs vestes si rouges
Réclament des faveurs de garnison
Piécettes et pain
Le soldat est rude
Dans la colère et le jeu
Et cause force sang versé
Par son fusil mousquet
Il y a les oiseaux de la terre
Et les bêtes des champs,
C’est par méchanceté et fureur
Que se révèlent les gens
On les a attaquées au village
On leur a craché dessus à la ville
C’est de partout qu’ils viennent
Pour chasser l’oiselle sur la plaine grande ouverte
La passarelle est petite oiselle
Bien que chargée de moult blâme
Sa forme est moquée
Où qu’elle aille
Par froidure, manque et whiskey
Elle est tôt chassée
Son corps paradé
Sur une perche par la ville
Pour plafond une guenille
La glèbe pour plancher
Elle préféra le froid de la plaine
A la sombre porte de la fabrique
Les deux ailes brisées
Ses plumes si brunes
C’est de partout qu’ils accourent
Pour chasser l’oiselle sur la plaine grande ouverte Sharp is the wind
Cold is the rain
Harsh is the livelong day
Upon the wide open plain
By Donnelly's hollow
Under sod, gorse and furze
There lies the young wren, oh
By the saints qhe was cursed
The wren is a small bird
How pretty she sings
She bested the eagle
When she hid in its wings
With sticks and with stones
All among the small mounds
They come from all around
To hunt the wren, on the wide open ground
They flock round the soldiers
In their jackets so red
For barrack-room favours
Pennies and bread
The soldier is rough
In anger or fun
And he causes much bloodshed
With his big musket gun
There are birds of the earth
And beasts of the field
By spite and by fury
Are people revealed
Attacked in the village
Spat on in town
They come from all over
To hunt the wren on the wide open ground
The wren is a small bird
Though blamed for much woe
Her form is derided
Wherever she goes
With cold, want, and whiskey
She soon is run down
Her body paraded
On a staff through town
A rag for her ceiling
The sod was her floor
She chose the cold open plain o’er
The dark workhouse door
With two broken wings
And feathers so brown
They come from all over
To hunt the wren on the wide-open ground
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