Être sans guerre IV - Discrétion des épines et des orages

 




Le siècle s’enfonce dans la confusion. Béatement, avec agressivité, délice et obstination violente.

Nous sommes bien décidés à nous perdre, à tout faire succomber avec nous. Les chants papous avec les indigos du Japon, les lisières fécondes et introuvables des forêts avec la fraîcheur des brumes de montagne. Les courses échevelées des enfants dans le printemps commençant. La fuite emportée des animaux devant le loup. L’endormissement confiant. La main tenue sans serrer.

Accélération. Finitude. Dans la finitude de ce monde désormais entièrement arpenté dans ses mesures – qui n’en est pas moins inconnu, que nous avons à peine voulu connaître avant de lui imposer des décrets – nous accélérons notre défaite. Défaite de nous-mêmes en tant qu’humains.

En tant qu’humains nous nous sommes explorés au moyen de l’étendue en nous levant, échine déployée, étirement du corps et du regard, pour nous tirer des vallées des premiers lieux africains, et vers le lointain.
Puis nous nous sommes explorés au moyen des dieux. Comme s’il avait fallu que, réels de notre solide présence nous régressions vers un ailleurs, en arrière de nous-mêmes, vers un invisible, pour nous approcher de nous-mêmes avec moins de risque de brûler à notre propre feu. Explorés au moyen non pas d’une intériorité mais d’un nulle part qui devait éclairer le Quoi et le Qui que nous sommes et qui ne fit que nous obscurcir sous le joug, sous le pli, sous des paroles déjà bavardes. Avec les dieux, avec dieu, nous pensions explorer notre propre mystère, et nous y aguerrir. Nous n’avons fait que coucher une épaisseur de goudron sur notre porosité possible.

Nous n’avons – presque jamais – osé nous affronter dans le peu et le faible, le petit, le fugace, l’à-peine. Pas davantage avons-nous eu le cran de nous jeter à l’intriqué des ronciers. 

Ni le ténu-le peu, ni l’intriqué-le complexe. Nous sommes une espèce lâche. C’est pourquoi nous avons érigé de longues palissades nous gardant des piquants et du lointain qui se perd dans son lointain. Nous n’avons aucun courage, celui de nous asseoir sans mot, ou d’aller sans raison, d’apprécier comme un frisson la joie sauvage d’être au beau milieu d’une steppe, ni le délice de l’épine. 

Pis, à ceux qui s’ouvrent aux vertiges, nous tirons l’épine sur leurs fronts.  L’épine nous la tirons sur le front du supplicié, fort, pour faire mal, parce que nous comprenons – à tort - que toute douleur est une erreur et qu’à ce titre il nous la faut enfoncer. Sur le front du supplicié. 

Ton vertige est ton erreur et sera ton supplice. Et c’est parce que nous envisageons comme douleur de ne pas comprendre le fond de l’horizon, comme un manque à combler à tout prix de ne pas voir dans la brume. Comme douleur de nous tenir bras ballants dans une plaine, sans pain, sans eau, à seulement nous y tenir, sans question : pour goûter que nous vivons.

C’est une horreur pour nous de goûter que nous vivons, la brûlure de l’air dans les poumons, le froid sur les dents, la faim, l’orgasme qui monte du sol vers le cœur, 
le toucher de l’autre, 
                                   un regard qui t’engage, la glace des bords du lac, l’oubli du sommeil, les cordes métalliques sous les doigts et le cri qui passe les dents de toutes ses forces : tout ça nous effraie. 

L’horreur de vivre. Nous avons l’horreur de ressentir que nous vivons.

Alors tout notre espace est meublé. Notre cri est produit par des machines qui vendent de pauvres répétitions de sons portés par les airs et que nous appelons musique. Notre parole n’est plus racontée, elle est confiée à des chefs seuls à parler tandis que leurs hommes de main s’assurent que nous entendons les musiques. 

L’intriqué des forêts, des épineux, des pierriers est aplati et la steppe creusée.

Nous invitons le fracas de l’orage sans en oser la discrétion de sa force.  



 

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