J'écoute Quignard interviewé sur son dernier livre et la question de la mort.
Il dit que sûrement il n'est pas indifférent qu'il ait passé les 10 premières années de sa vie au Havre en ruines - à la suite des bombardements alliés. Et que ces 10 années l'aient forcément formé à voir et ressentir d'une certaine façon.
Qu'est-ce que ça fait d'avoir vécu dans des ruines ?
Qui d'entre nous a vécu dans les ruines ? Connaît les ruines ?
J'ai passé une quinzaine de jours à Bucarest, 6 mois après la révolution et la fin de Ceaucescu. Mais il ne s'agissait pas de ruines, plutôt d'une dévastation/reconstruction en cours. Un atermoiement. Une ville qui reprenait - mal - son souffle.
Je suis allé marcher dans les rues d'Oradour sur Glane récemment. Est-ce une ville en ruines ? Non. Plus maintenant qu'une ville vivante la jouxte, l'encadre et fait visiter ces "ruines". C'est un musée.
Qui connaît la vie dans les ruines ?
Quignard évoque la Marioupol d'aujourd'hui pour parler de ruines pour ainsi dire vivantes. Réelles disons. On pourrait peut-être, un temps, parler de Gaza avant que ses ruines elles-mêmes soient, comme l'antique Carthage vaincue par Rome, salées, rasées, damées, effacées.
Et je me dis soudainement : les ruines sont notre avenir. Nous aurons à y vivre. Parce que ce monde - celui-ci, celui que nous nous faisons en ce moment - fabriquera des ruines, parce qu'il va se détruire avec volonté, avec une soif de guerre et de mise à bas. L'échéance n'en est pas forcément lointaine...
On le voit dans toutes ces superproductions étasuniennes où des héros qui sauvent le monde détruisent des immeubles dans une débauche jouissante d'explosions, d'écroulements, d'éclatements, de chutes, de projections et où vitesse et gravité se conjuguent et génèrent les cris d'impuissance de la population et l'expression de la puissance des super héros : frottements de leur vol dans l'air, embrasements de feux et de rayons, chocs de coups, ordres et injonctions dont la maîtrise au milieu de la bouillie du réel est l'exacte contremesure de la terreur qui suinte de ces films. Terreur de vivre, terreur de soigner, terreur d'aimer, terreur de construire... Alors : guerre et simulacre de vie.
Nos ruines futures ressembleront à ceci : engloutissements et molles eaux montantes sur des littoraux abandonnés. On y voguera à la barque, mollement aussi, tristement. Et on fera, sans doute, commerce des choses mortes qu'on y repêchera.
D'un côté.
Et de l'autre côté là où les terres sont plus hautes, des ruines fumantes, noircies, où on continuera de vouloir se battre entre fantomatiques et inutiles factions.
Entre les deux, des camps, des toiles de bâche, des trous dans le sol et des remparts maigres, de branches, pierres éparses extraites à grande peine avec les derniers outils. Des chefs de milice. Et çà et là des utopies fragiles.
Des ruines.
Nous n'aurons pas été à la hauteur de la joie qui pourtant nous avait jusque-là poussé en avant. Nous aurons cédé lâchement à notre pente triste, la facilité de notre ressentiment.
L'incapacité à préserver et le secret et l'éclair.
Photo Vidal C. Photography argentique 6x6

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