Il n'est question que des "violences" (de la casse matérielle), sans lien encore une fois avec ses causes, la destruction d'une société.
Parce que c'est de ça qu'il s'agit. Nos grands hommes font référence à l'Histoire, sans lien aucun avec la vie des gens et la culture qui en a été totalement désarrimée. On parle de "la France" alors que sa réalité sociale, ce dont elle est faite, les mouvements qui la traversent… est écrasée au profit de la seule existence consommatrice et productive.
Le pays est dévasté par le néolibéralisme. Dévasté matériellement - zones d'activité commerciales ou industrielles qui trouent le paysage et découpent l'habitat faisant ressembler la vie à la traversée de la "Zone" par le Stalker dans le film du même nom de Tarkovski. Sans sa recherche poétique, devenue impossible.
Les villes de "province" sont vidées d'habitants, leurs façades comme des yeux aveugles, et la diagonale du vide c'est une tâche énorme qui s'étend hors de toute diagonale. Là où les enseignes toutes puissantes de chaînes commerciales ne peuvent pas s'accrocher, il n'y a plus rien. La deuxième boulangerie de mon village ne sera pas reprise lorsque le boulanger actuel prendra sa retraite.
Mon médecin traitant est à 20 km, à faire en voiture à 2,25 euros le litre. Il n'y a pas d'étrangers dans ma ville à part qq familles syriennes ou subsahariennes bénéficiant d'un programme de générosité municipale. Mais il y a tout de même la haine dans les discours qu'on réserve aux menaces d'invasions barbares.
Les mères élèvent seules leurs enfants et c'est à bout de bras qu'elles tiennent le temps de travailler, l'épuisement à nourrir leurs gosses, à écarter d'eux le désespoir en leur racontant des "valeurs", des possibilités d'avenir qui sont autant de mensonges. En tout cas de franches incertitudes.
Et rien du discours qui se réfère à ces valeurs, à ces récits historiques dont les politiques ont la bouche pleine, rien des images pompeuses censées vibrer d'espoir et de grandeur, rien de tout cela n'est entendable. Ce discours est hors-sol, creux bien sûr, et n'intéresse que les puissants. Tous les autres avancent épuisés dans un désert matériel, affectif, émotionnel, et leurs corps mêmes sont l'image, courbée, lente, hésitante de l'épuisement.
Il y a 20 ans je traversais la campagne anglaise vers Manchester et Birmingham. Ruinée, triste, grise, les arrière-cours des maisons étaient des dépotoirs de fils de fer et d'objets cassés, le tout encadré de l'omniprésente brique rouge. Pas de travail, pas d'argent, pas d'avenir. Une mort sociale et culturelle. Des morts vivants entre deux bagnoles défoncées.
Le désert de Thatcher. Et la même chose existait de l'autre côté de l'Atlantique dans des arrière-cours au Wyoming, au Nouveau Mexique, dans les friches de Harlem, des kilomètres carrés de "blocks" à Detroit, ville martyre de l'industrie triomphante. L'Amérique de Reagan.
Le paysage du néolibéralisme, à conjuguer dans ses variantes philippines, japonaises, allemandes...
Nous y sommes ici aussi. Depuis longtemps.
Nous sommes attaqués, et ça n'est pas de la poésie de le dire, aux endroits où la joie pouvait encore émerger. Cette attaque de la joie nous l'avons vue se dérouler quand la police a gazé l'orchestre du nouveau monde.
La vitalité que nous avons, ce qui nous tient debout.
Poursuivez, prolongez cette image en l'étendant à chaque jour, au boulot, à l'école, jusque dans la tristesse militante, dans tous les pays, jusqu'aux plus inaccessibles où s'accroche pourtant un panneau publicitaire coca cola, dans chaque famille, au coin de chaque rue, dans les champs chimiques où poussent nos légumes, dans les têtes où la pensée du suicide s'accroche de plus en plus souvent, dans les chiffres qu'à chaque jour on nous assène et dans ceux dont on ne dit rien - sans abris, sans travail, mortalité infantile, impuissance médicale, massacre social, destruction du savoir, de la mémoire. Humiliation des corps. Rupture des solidarités, enclavement, isolement, empoisonnement, destruction des mots pour dire, de l'élan pour faire, le casse-pattes. Le casse-pipe.
Je crois qu'on ne peut même pas mesurer ce qui nous est fait, de longue. Parce que c'est trop profond, trop étendu, trop fréquent, trop subtil ou trop grossier pour que l'œil, la sensibilité les puisse saisir.
Ça n'est même pas d'une révolution dont l'espèce a besoin, mais d'un balayage de tout ce monde, suivi d'un temps, long, lent, pour reprendre souffle et reprendre pied, repartir délicatement, précautionneusement, comme qui fut blessé et réapprend à marcher, penser, aimer.
Ravauder, reprendre, réparer, se réconcilier avec ce qui fut détruit. En nous.
N'empêche. Ce bruit de fond. Ce bourdonnement. Violence, casse, casseurs, marchés, intolérable, police…
C'est celui de leur peur

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