Comment la révolution vint au mouvement - conte.






Au commencement du monde, le Grand Barbu Tatoué (GBT) naviguait à vue dans un chaos de lacrymos et de néons publicitaires. Le monde était vide et vague et des monstres peuplaient les océans. 

Le GBT décida de manière autonome et concertée avec Lui-même à l'issue d'une Agrégation Globalisée (ou AG), de créer le monde et forma un nuage de fumis pour en faire sortir deux frères : Chemin'O et Batarkop. Batarkop était méchant, planétaire et d'une infinie ruse. Chemin'O était bien intentionné, mais doué de la capacité stratégique d'un crabe sous son rocher et d'une aptitude à la remise en question figée sous les glaces éternelles du Pôle nord.

Ils se détestèrent au premier coup d'œil, et c'est de leur lutte sans merci que naquirent les vitrines de banque, les péages, les autocollants, et les réunions interminables. 

Leur combat n'avait de cesse d'opposer l'une contre l'autre deux visions de l'avenir aussi imbéciles l'une que l'autre. 

Chemin'O voulait que le monde soit unifié par une pensée unique où tous et toutes seraient égaux sous peine de mort, sauf une clique surmontée de casquette à grande visière surmontant à son tour des grincheux à moustaches qui seraient plus égaux que les autres et enverraient les réfractaires au goulag. 

Batarkop, lui, voulait que le monde soit unifié par une pensée unique où tous et toutes seraient égaux par un salaire de misère et condamné-es à produiracheter, et à consorecracher jusqu'à la fin du monde, faisant régner la terreur d'une fin du monde si la course en avant ne se poursuivaient pas jusqu'à la fin du monde...

Le GBT constata à la suite d'une épiphanie déconstruite et conscientisée que la lutte des deux frères peuplait l'univers de tout ce qu'il fallait de tension pour éviter d'avancer et vouer la lutte à la stérilité d'un match nul. L'homéostasie ainsi produite n'était ni fertile, ni marrante. Alors le GBT se dit qu'en introduisant un Trickster, ou esprit de contradiction et de désordre - qui foutrait du bordel donc - le statu quo serait rompu et l'humanité serait, de fait, rendue à sa créativité, sa vie trépidante et féconde, et à un avenir moins sombre sur une planète où les baleines à bosse repeupleraient les océans et les enfants joueraient dans les cages d'escalier sans qu'on les emmerde.

Il créa Blakblok. 

Blakblok, comme ses deux frères aînés, était un dieu avec tous les attributs de la fonction, dont celle de faire des trucs trop cools que toi tu peux pas faire. Télépather, surfer sur l’eau sans ski, manger des cornflakes sans prendre de poids, etc.

Il s’accompagnait d’un chien nommé Matapacos et il n’avait qu’un seul œil, l'autre ayant été crevé dans une dispute avec Batarkop, jaloux des faveurs du GBT à l'encontre de Blakblok. Un seul œil comme Odin.

Blakblok changeait de couleur de peau, d'accent et de genre selon la personne avec laquelle il parlait. Tant s'en faut qu'il fallut dire IEL pour parler d’ellui. 

Ses vêtements changeaient aussi de forme : tantôt il portait un maillot bleu et blanc de l'OM, tantôt rouge et vert du Red Star. Jamais celui du PSG dont les couleurs rouge et bleu lui irritaient l'oeil restant.

Fugace, protéiforme et adaptatif, donc.

Blakblok murmurait à l'oreille des hommes et des femmes des idées subversives. 

Aux hommes ils disaient : « Sans déc' t'en as pas marre de la dialectique ? que soi-disant à la fin des temps la tension entre prolzingues et bourgicots va accoucher d'un grand soleil tout rouge où on pourra transpirer dans des usines à la bureaucratie centralisée ? Et sans clim ? Et que tu seras content de t'exploiter toi-même ? »

Aux femmes ils disaient : « sans déc' t'en as pas marre de torcher les mômes pendant que l'autre patate est en réunion intersyndicale à boire des bières, à te faire emmerder par des beaufs en costard et des beaufs en survêt' dans le métro sans leur shooter dans les joyeuses avec l'élégance d'un tir au but inspiré par Pelé ? » 

Aux autres ni hommes ni femmes, femhom, homfem, femfem, homhom, ou pas-décidé-à -se-décider, il disait, comme Rabelais « fays ce que vouldras ». Et ajoutait, "on s'en balek de l'opinion générale".

Et ainsi de suite, il foutait un bordel autant dans les chaumières bengalies que dans les apparts' cossus du 7ème arrondissement de Paris, que dans les yourtes kirghizes d’un ex-sovkhoze de la banlieue de Bichkek (capitale locale).

Vint un Soir - pas plus grand qu'un autre - où une manif plan-plan du samedi avec CGT devant, FO derrière et loin-plus-loin la plèbe des syndicats, dégénéra en révolution. 

Voici comment. 

Blakblok avait murmuré à l'oreille d'un jeune moustachdocker: 

« sans déc, t'en as pas marre du rituel de la promenade du samedi sous les ballons gonflables (c’est une réminiscence de gosse ou quoi ?) à te prendre des lacrymos pour que rien ne change et que tes Secrétaires généraux bien nommés se gavent de p'tits fours à l'Elysée ? ». 

Il ajouta : « sans déc, t'en as pas marre de repousser la révolution à après avoir gagné un point d'indice, un taux de pénibilité, une année de retraite ? T'en as pas marre de te battre pour continuer à capitalobosser et syndicolutter ? ». 

Il re-ajouta : « eh, Moustach', les keufs là, fils de Pétain et valets du Capital, t’as pas envie de leur claquer leur gueule d’arrogants satisfaits de leur connerie ? ».

Il voulait parler des rangées policières bloquant la largeur du pavé.

A deux rangs de là, se tenait une jeune femme irano-déter (en raison de sa persitude native et de sa grande colère devant toute-l’injustice-du-monde). Elle avait voulu partir au Rojava, mais son élan s’était brisé sur les barbelés de la frontière turco-syrienne opportunément et fascistement fermée par Erdogan-le-bilieux, après qu’elle se fut trouvée précédemment et successivement entravée par la police aux frontières française, italienne, grecque et monténégrine que c’est du foutage de gueule d’être un aussi petit pays et d’être aussi con que les grands. C’est la rage au ventre, donc, qu’elle avait dû revenir vers les cieux tiédasses de l’occident capitalomolletonné.

Autant dire qu’elle était Vénerdehouf (état de conscience modifiée à la suite d’une pratique assidue des techniques mystiques anarcho-soufies des collines secrètes de l’ashram mystérieux de l’énigme inconnue d’une petite rue à droite quand tu descends de Taksim à Istanbul entre la laverie 24/24 et le marchand de savon d’Alep Berberoglu).

Blakblok n’eut que peu d’efforts à faire pour la convaincre de ventiler sa rage vers la rangée de doryphores casqués interposés entre les manifestant-es et le Siège du Medef. 

« Eh t’en as pas marre de … » 

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase murmurée à l’oreille qu’elle répondait, du fond de sa conscience reptilienne tendue vers le combat social « putain que oui que j’en ai marre ! ». 

A ce moment, le regard, persan et perçant, et de couleur verte, de la jeune femme croisa celui, velouté couleur amande grillée, du jeune moustachdocker. Ils s’éprirent l’un de l’autre dans l’instant même où les premières lacrymos commençaient à tomber. 

Et avant que tu ne fasses, lecteur-trice, une objection au classicisme niais et épais du coup de foudre syndicalo-rojavien, cousu de fil blanc et hétéro-normé, sache que la jeune femme était lesbienne et fière de l’être et nullement inclinée à changer de modalité, et le moustachdocker venait de fêter la naissance de son deuxième enfant Cyril-Malatesta et n’avait aucune envie de quitter sa femme et leur première de deux ans Ludivinemichel, et que l’amour c’est pas que du cul nom de d’là, ni que de la vie en commun, et que c’est partout autour de nous et qu’on peut s’aimer de mille manières même follement sans pour autant avoir à ramasser les culottes de l’autre, tombées entre la machine à laver et le panier à linge, et qu’on peut même s’amouracher le temps d’une machine, d’une manif, d’un incendie du palais d’hiver, sans en attendre un lendemain. (Haha comment j’ai déjouée la critique facile et littérairement nulle). 

(Retour à l’action).

… dans l’instant même où les premières lacrymos commençaient à tomber. 

Se prenant la main et se fichant au milieu des rangs s’éparpillant des manifestant-es cégéto-divers, et leurs voix amplifiées par le truchement magique du dieu Blakblok, ils crièrent : 

« Pas le moment de flancher camarades, entre nous et le Medef, seulement trois rangées de chitine insectoïde ! Notre nombre, augmenté de notre fureur, multiplié par les années de sévices (an-ti-so-cial !), absolument pas pondéré par la raison, mais à la racine carrée de notre rage, les balayera comme des cloportes passés au Flytox ! Ils sont soixante, nous sommes 10000 selon la police et 400 000 selon les organisateurs ! Vas-y ! On les piétine ! Entre nous et le Medef, soixante bachibouzouks, entre le Medef et l’Elysée quelques encablures à peine ! On leur marche sur la gueule vas-y ! »

Et ils leur marchèrent sur la gueule et le Grand Barbu Tatoué vit que cela était bon. 

Ils leur écrasèrent tant les glaouis, leur bouillavèrent tant l’épigastre, leur percèrent tant la bedaine replète de bière de salle de garde, et leur ôtèrent tant les ratiches à coup de genoux dans la gueule que la maréchaussée ne tarda pas longtemps à s’égailler, déconfite et vexée comme une tribu de poux hébergée par une chevelure de Rasta.

L’État, apprenant la rupture de la première digue entre lui et les réverbères de la rue St Honoré, dépêcha bien quelques compagnies de CRS, gardes-mobiles et autres Brav couards pour tâcher d’étancher le tsunami populacier. 

De boulevards en caves de parkings, de rue en rue, les mêmes scènes se répétaient. Le beau Moustachdocker en moderne Frère Jean des Entommeurs défaisant les armées de Picrochole, et la belle irano-déter mystico-formée à l’anarcho-soufisme, moderne Jeanne Hachette écorniflant les Burgondes de Charles le Téméraire, taillaient dans les carapaces policières, faisaient du hachis de kevlar à la sauce flique, et marave-que-je-te-marave du Condé autant que du Poulaga, tant du Baqueux que du Brav, découpant tout cela en paupiettes policières façon Thermidor et à la mode Ravachol. 

Derrière elleux, la foule ne cessait de grossir, débarrassée enfin ! des messages hypnotiques ancestraux (toute violence est mauvaise, la police est ton amie, l’Etat te protège des Islamo-factieux et des bolcho-luddites). Rangs après rangs de Pandores étaient avalés par la masse révolutionnaire puis recrachés derrière la foule comme les croquettes de la gamelle de la veille partant au cul du chien. 

Mega-Macron le Conducator lançait sections après compagnies sur les insurgé-es qui pareillement finissaient digérées et oubliées sur le pavé comme on ne pense plus à sa merde une fois chiée.

Le Sicherheitsführer Von Darmanein avait depuis longtemps quitté le navire et ne trouvant pas la route de Varennes, prit celle d’Etampes pour tomber sur une bretelle bloquée par des habitants des cités alentour. Les recherches ultèrieures, tant historiques qu’archéologiques, ne trouvèrent jamais tous les morceaux de son corps, mais la légende dit que certains attributs par lui possédés sont encore conservés par un ordre de Vengeuses antipat de l’Essonne en quelque lieu tenu secret.

Méga-Macron le Conducator fut surpris le nez dans la farine et le poing refermé sur une photo d’un footballeur afro-descendant, bave au lèvres, morve au nez, et ne pouvant plus que répéter d’une voix affolée « Sainte Thatcher-de-la-non-alternative priez pour moi pauvre banquier ! ».

On le mit au fond d’un cul de basse-fosse, à l’écart des autres détenus, à Fresnes, parce qu’on n’est pas des fils de flics, nous-aut’. Mais on le condamna tout de même, moderne Sisyphe, nouveau Prométhée, à traverser chaque jour à l’heure de la promenade, une réplique de rue, aménagée spécialement pour l’occasion dans la cour de la prison, avec la consigne de trouver du travail de l’autre côté de cette chaussée, où ne s’élevait qu’un mur nu et désespérant, et où était écrit en lettres grises « C’était ton projeeeeet ».

Quant aux amoureux qui mirent la flamme à l’exaspération, ils avaient disparu-es l’un-e et l’autre. Consumé-es par le feu révolutionnaire, il ne resta de lui et d’elle que des légendes, des on-dit, des histoires de flics fauchés, de balayettes à l’efficacité Bruce-leeiennes, de mains qu’il-elle tendaient à ceux et celles qui flanchaient ou avaient oublié leurs lunettes de plongée anti-lacrymos. Autant le Moustachdocker aux yeux d’amandes grillées que l’Irano-déter aux yeux verts disparurent dans une vapeur mi-fumigène, mi-amour, taisant à jamais le rôle temporaire mais décisif qu’il et elle tinrent d’Idée révolutionnaire, d’Ardeur ultime, de Vitalité jamais vaincue, par quoi doivent s’allumer toujours les révolutions : sociales et libertaires.


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